Le Soleil des Scorta (Laurent Gaudé)

Un ‘trabocco’ sur la côte apulienne

Le soleil du mois d’août écrase le massif du Gargano. Ayant atteint le sommet de « ce qui semblait être la dernière colline du monde », l’homme hébété de chaleur perché sur le dos de son âne se dirige vers Montepuccio, le village des Pouilles dont il a été chassé quinze ans plus tôt, pour revoir enfin la femme à laquelle il n’a cessé de penser en prison.

Par le viol qu’il va commettre – mais qui, en fait, n’en sera pas un – et par l’erreur qu’il fait alors en prenant Immacolata Biscotti pour sa sœur décédée, Luciano Mascalzone va être à l’origine de la lignée des Scorta : son fils Rocco le bandit, les trois enfants de celui-ci (Domenico Mimi va fan’culo, Giuseppe Pepe pancia piena et Carmela Miuccia) auxquels s’adjoignent le « frère adoptif » Raffaele Faelucc’ et bientôt la génération suivante avec Elia et Donato, puis la suivante encore avec Anna.

À sa mort, Rocco a fait don de tous ses biens à l’Eglise pour que les siens, désormais, « ne soient plus fous, mais pauvres », les libérant ainsi de la malédiction familiale et leur permettant de devenir de bons chrétiens et de prospérer. Comme Faelucc’ le dira à son neveu Elia bien des années plus tard : « il faut profiter de la sueur » – ce qui veut dire que les années de labeur sont les plus heureuses de la vie.

Désormais réduits à la misère, Domenico, Giuseppe et Carmela s’embarquent pour tenter leur chance à New-York mais ils sont refoulés à Ellis Island et doivent revenir en Italie. C’est sur le bateau du retour qu’il vont gagner, grâce à leur travail et à l’entregent de Carmela, ce qu’ils appelleront « l’argent de New-York », mise de départ pour créer leur entreprise familiale, un bureau de tabac à partir duquel la famille va se faire une place au soleil. Ils vont travailler, travailler, travailler, tout gagner et choisir de tout perdre, dans la sueur et dans le silence car, si l’amour est partout, les mots sont rares chez les Scorta.

Voilà un très beau roman écrit par un amoureux de l’Italie qui connaît particulièrement bien la région du Mezzogiorno où l’histoire se déroule, cet ergot de la botte italienne où la terre, couverte de poussière et d’oliviers, est écrasée de soleil et de religion et où la mer, éblouissante et bleue, porte des barques de pêcheurs, des trabocchi et des contrebandiers. Les phrases sont courtes et sèches comme la terre des Pouilles ; on les lit comme on lirait un conte, la saga légendaire d’une famille construite au fil des générations, d’abord méprisée, puis crainte, puis admirée, mais toujours liée par l’amour et le respect de sa terre, de son sang et de son nom.

Le Soleil des Scorta (Laurent Gaudé)
« Les olives sont éternelles. Une olive ne dure pas. Elle mûrit et se gâte. Mais les olives se succèdent les unes aux autres, de façon infinie et répétitive. Elles sont toutes différentes, mais leur longue chaîne n’a pas de fin. Elles ont la même forme, la même couleur, elles ont été mûries par le même soleil et elles ont le même goût. Alors oui, les olives sont éternelles. Comme les hommes. Même succession infinie de vie et de mort. La longue chaîne des hommes ne se brise pas. Ce sera bientôt mon tour de disparaître. La vie s’achève. Mais tout continue pour d’autres que nous.»
Laurent Gaudé — Le Soleil des Scorta (Actes Sud)

Un homme dans une voiture

La Vallette

La Vallette (Malte) – Grand Harbour by night

« Voici vos clefs, Monsieur. La voiture est garée dans le parking de l’aéroport, à deux pas d’ici. Pour y aller, c’est très simple, vous traversez la route qui passe devant le terminal, vous prenez à droite sur le trottoir d’en face et vous marchez sur une centaine de mètres jusqu’à la ligne jaune qui conduit à nos voitures. Cela ne vous prendra pas plus de trois minutes. Et d’ailleurs, votre voiture aussi est jaune, ah-ah ! C’est une Hyundai Atos jaune. »

Je n’avais aucune idée de ce à quoi une Hyundai Atos pouvait bien ressembler. J’avais juste réservé une petite voiture de location et une chambre d’hôtel en achetant mon billet d’avion pour La Vallette. Il était six heures du soir et à cette heure-là, en février, il fait nuit. Impossible de distinguer la moindre ligne jaune sur le sol, mais des voitures jaunes, ça oui, il semblait y avoir des centaines dans cet immense parking mal éclairé. Après vingt ou vingt-cinq minutes passées à déchiffrer des plaques d’immatriculation à la lumière de mon téléphone, j’ai fini par tomber sur le bon numéro. Ouf. J’ai mis ma valise dans le coffre, ai ouvert la porte du conducteur, et… Quoi ? Le volant est placé du côté passager ? Oh me*de ! On conduit à gauche à Malte ?

Je devais rejoindre un hôtel situé dans une ville appelée Floriana « c’est juste avant d’entrer dans La Vallette », m’avait dit le loueur de voitures, « vous ne pourrez pas le louper » (mais je n’étais pas non plus censé louper la ligne jaune sur le trottoir, n’est-ce pas ?), en conduisant une voiture où tout était à l’envers. Avez-vous déjà essayé de passer les vitesses d’une boîte mécanique avec la main gauche ? [Cette question s'adresse uniquement aux lecteurs droitiers non-britanniques]. Croyez-moi sur parole, c’est un must, spécialement la nuit, dans un pays étranger, alors que vous ne savez pas exactement où vous devez aller.

Par chance, les routes étaient pour la plupart à sens unique mais il y avait des ronds-points ! Oh me*de, à nouveau… est-ce que je dois prendre ce giratoire dans le même sens que chez nous ou dans l’autre sens ? Aucun panneau ne l’indiquait et, à l’évidence, les conducteurs autochtones avaient tous sournoisement décidé de ne plus emprunter cette route tant que j’y serais pour ne pas risquer de me servir d’exemple. Mais à rusé, rusé et demi ! Je me suis rangé sur le bas-côté jusqu’à ce qu’une voiture veuille bien arriver et qu’elle prenne le rond-point… à l’envers bien sûr, dans le sens des aiguilles d’une montre !

Une demi-heure et quelques erreurs de trajet plus tard, j’ai fini par arriver à la ville. Ah chouette, voici l’enseigne de l’hôtel ! Tout heureux, j’ai tourné à gauche dans sa direction en cherchant des yeux une place pour me garer. Vous savez, les policiers sont très polis par ici.

« Bonjour Monsieur, avez-vous remarqué que vous conduisiez sur le côté droit de la chaussée, juste avant de prendre cette route à sens unique dans le mauvais sens ? » demanda le policeman en me saluant. Je tâtonnai fébrilement sur ma portière pendant quelques secondes en cherchant le moyen d’ouvrir la fenêtre, ne réussis pas à trouver le bouton (c’était aussi une poignée mécanique), et finalement ouvris la porte et descendis sur la chaussée en m’excusant.

« Je suis désolé Monsieur l’Agent, je n’ai pas l’habitude de conduire à gauche et j’étais si content d’avoir enfin trouvé mon hôtel ! » Il me regarda avec un tel air de commisération que j’eus l’impression de l’entendre penser : ce pauvre garçon est français, et visiblement un peu limité. « – C’est bon, allez-y », me dit-il en me montrant une place de parking. « Dépêchez-vous, s’il vous plaît. »

Les amis, j’ai un jeu amusant à vous proposer : le jour où vous aurez l’occasion de conduire une voiture avec le volant à droite, essayez donc de vous garer en marche arrière sur une place de stationnement coincée entre deux arbres, alors qu’il fait nuit noire et qu’un policier vous surveille. Vous verrez, vous allez adorer. Mais bon, j’y suis arrivé. Ma valise à la main, je suis entré dans l’hôtel et me suis dirigé vers l’accueil, riant intérieurement en imaginant le récit que Jerome K. Jerome aurait pu tirer de mes tribulations.

(La Vallette, 7 février 2007)

Pise-aller

Pise
… À suivre !

Et voilà… la première partie de ma longue promenade s’est achevée à Pise il y a une semaine et me voici de retour chez moi, à Paris.

Depuis mon départ il y a trois mois, bien des choses se sont passées. J’ai parcouru à pied un peu plus de 1.800 kilomètres et grimpé – et redescendu – environ 33.000 mètres de dénivelé. Et surtout, j’ai vécu intensément chaque journée, j’ai vu des endroits splendides et j’ai fait de belles rencontres.

Avec un smartphone, il aurait été beaucoup trop long de publier chaque jour sur ce blog les billets que j’ai écrits sur Facebook pendant mon périple mais ils sont désormais tous accessibles ici.

Les événements de ces derniers mois ont montré que rien n’était acquis et qu’il était hasardeux de faire des prédictions, « surtout quand elles concernent l’avenir », mais si tout va bien je repartirai de Pise l’an prochain, sans doute au début du mois de mai, pour effectuer la seconde partie de ce voyage à pied jusqu’à Syracuse.

Donc… à suivre !

Où suis-je ?

Il est peu probable que j’écrive de nouveaux articles de blog au cours des trois prochains mois puisque j’ai enfin pu partir de Paris aujourd’hui. Me mettant en route trop tard pour espérer arriver à Syracuse cette année, je vais répartir ce trajet sur deux ans. Je suivrai l’une ou l’autre des deux traces prévisionnelles indiquées en rouge sur la carte ci-dessous :
- l’initiale, passant par la Suisse et le Col du Grand Saint Bernard, est mise en stand-by par l’incertitude actuelle sur le passage des frontières ;
- la seconde, passant par Menton via la Grande Traversée des Alpes, me permettra si nécessaire d’aller le plus loin possible vers le sud tout en restant en France.

Les deux traces se rejoignent en Italie au niveau de l’Alta Via dei Monti Liguri. On verra bien laquelle je peux suivre, selon l’évolution de la situation sanitaire. J’indiquerai sur la carte, jour après jour, toutes mes étapes réellement effectuées depuis Paris. (l’icône située en haut à droite permet d’ouvrir la carte en grand dans Google Maps).

Par suite d’un incident indépendant de notre volonté…

4 mai

Voilà près de deux ans que la date d’aujourd’hui était entourée de rouge dans mon calendrier mental, comme LE jour où je fermerais la porte de mon appartement, sac sur le dos et chaussures de marche aux pieds, et où j’entamerais un long voyage à pied de Paris à Syracuse.

Eh bien, c’est raté ! Au lieu d’être aujourd’hui en train de m’extirper de la métropole parisienne, je suis confiné à mon domicile à cause d’un virus qui paralyse le monde entier, et j’écris ces quelques lignes sur le clavier d’un ordinateur que je pensais ne plus avoir l’occasion d’utiliser pendant six mois.

Le plus fort de la déception est toutefois déjà passé car j’ai progressivement compris au cours des dernières semaines qu’il ne me serait pas possible de rallier Syracuse cette année.

Cela ne veut pas dire que j’aie pour autant renoncé à faire cette longue marche. Le risque qu’un randonneur solitaire en bivouac attrape le virus, et devienne donc contagieux, est assurément plus faible que celui que la même personne court et fait courir aux autres en vivant à Paris, et seules les interdictions actuelles m’empêchent de partir.

Il est en effet actuellement interdit aux Français de s’éloigner de leur domicile d’une distance supérieure à 100 km mais on peut toujours espérer que cela redeviendra autorisé avant l’été. Cela me permettrait de partir quand même cette année, mais pas d’atteindre la Sicile avant novembre ou décembre, à une époque où les journées sont vraiment très courtes et où il ne serait plus envisageable de gravir l’Etna sans équipement hivernal.

Espérer n’est pas interdit par les lois »
— Henry de Montherlant

En admettant que nous ne soyons pas privés trop longtemps du droit de nous déplacer librement, j’ai donc prévu de scinder mon périple en deux parties : une partie française cette année, une partie italienne l’an prochain. Je suivrai d’abord un chemin proche de mon trajet initial via le cours de la Seine, le Morvan et le Jura mais, au lieu de continuer ensuite vers la Suisse et le Col du Grand Saint-Bernard, je rejoindrai la rive sud du Lac Léman pour poursuivre mon voyage par la Grande Traversée des Alpes jusqu’à Menton, où j’atteindrai à la fois la Méditerranée et la frontière italienne.

L’an prochain, je repartirai de Menton et passerai en Italie par l’Alta Via dei Monti Liguri, sauf si je décide plutôt de partir une nouvelle fois de chez moi afin de parcourir en une seule fois le trajet initialement prévu.

La carte ci-dessous indique ce nouveau tracé, avec en bleu le souvenir du trajet primitif par la Suisse, le Val d’Aoste et le Piémont. Mais pour l’instant… wait and see! Ou plutôt : chi vivrà vedrà!

Dans la forêt (Jean Hegland)

Dans la forêt

Nell a 17 ans. C’est son journal que nous lisons, rédigé sur le cahier qu’Eva, son aînée d’un an, lui a offert pour le premier Noël qui a suivi la mort de leurs parents. Les deux sœurs ont toujours vécu dans leur maison familiale, au cœur d’une grande forêt du nord de la Californie. Elles étudiaient avec acharnement, Nell pour intégrer Harvard, Eva pour devenir ballerine. Leur vie était heureuse jusqu’à la mort de leur mère, d’un cancer, quelques mois plus tôt, même si le monde qu’elles ont toujours connu avait déjà commencé à s’effondrer.

Autour d’elles et de leur père, en effet, tout se détériore peu à peu. L’électricité va et vient puis disparaît. Le téléphone, internet, la poste, plus rien ne fonctionne. Les magasins ferment, les trains et les avions ne circulent plus. Protégées par leur isolement, elles apprennent par touches que des troubles ont eu lieu dans le pays et ailleurs sur la planète, qu’il y a des épidémies, des crues, peut-être un accident nucléaire, mais finalement aucun événement initial bien identifié qui signerait le début de cette fin du monde.

Livrées à elles-mêmes après la mort accidentelle de leur père, les deux sœurs doivent apprendre à survivre et à vivre ensemble. Elles vont faire leur deuil d’un monde qui n’existe plus et de rêves d’avenir qui n’ont plus aucun sens. Devenues adultes en peu de temps, il leur faut subvenir à leurs besoins essentiels et pour cela apprivoiser la nature qui les entoure.

À la fois roman post-apocalyptique, roman écologique et roman d’apprentissage, et soutenu par une splendide écriture, « Dans la forêt » — dont la publication aux États-unis date de 1996 — est l’un de ces rares livres qu’on voudrait pouvoir lire à la fois très lentement pour en déguster chaque phrase et à toute vitesse pour connaître la suite… un livre qui marque et dont on se souvient.

Dans la forêt (Jean Hegland)
« Au début, quand le courant sautait alors que nous préparions un repas, nous sortions le réchaud à gaz Coleman et terminions la cuisson sur les brûleurs qui sifflaient, jusqu’au jour où nous n’avons plus pris la peine de ranger le Coleman.
Lorsque nous avons fini la dernière bonbonne de gaz et qu’à la quincaillerie on n’en vendait plus nous avons trouvé comment cuire des pommes de terre sous le charbon du poêle dans le salon et appris à faire sauter des pancakes, à cuire des haricots à l’eau et du riz à la vapeur sur le dessus. [...]
Notre père a creusé un trou dans le ruisseau, l’a tapissé de pierres et de sacs-poubelle en plastique noir, l’a recouvert avec un panneau de signalisation CÉDEZ-LE-PASSAGE qu’il avait récupéré autrefois à la déchetterie, et l’a fièrement appelé « réfrigérateur ». »

Jean Hegland — Dans la forêt (vf. Gallmeister, 2017)

Marcher seul

seul

Certaines personnes vous diront que les randonneurs solitaires sont forcément des misanthropes, ou bien qu’ils sont seuls parce qu’ils n’ont trouvé personne pour les accompagner. Je pense que la réalité est tout autre. Aussi étonnant que cela puisse paraître, marcher seul favorise au contraire les échanges avec les personnes que l’on croise car on est alors bien plus disponible pour discuter avec elles et pour les écouter.

Marcher en groupe est une excellente façon de partager des moments agréables avec sa famille ou ses amis, de discuter, de rire, et parfois aussi de se mesurer à eux dans un esprit de compétition, mais le groupe une fois créé risque fort de rester centré sur lui-même et d’imposer sa présence à ceux qu’il croise plutôt que de s’ouvrir à eux.

Le marcheur solitaire, qui ne gère que lui-même, est forcément plus disponible, et il peut même avoir des efforts à faire pour être accepté par autrui.

Je crois que l’on choisit de marcher seul pour mener son itinérance comme on l’entend, à son rythme et en la maîtrisant de bout en bout, pour marcher en toute liberté en ayant toujours la possibilité de changer d’avis, de ralentir ou de forcer le pas, de modifier sa route ou de s’arrêter là et quand on le décide. Quelques couples (amis ou conjoints) y arrivent aussi mais c’est pratiquement impossible quand on est plus de deux.

« Oui, mais… tout seul, on s’ennuie ! » dira-t-on. C’est vrai, la marche est parfois monotone, à cause de la régularité du paysage, du mauvais temps, de la fatigue ou de notre état d’esprit du jour, et parce qu’au fond, marcher, c’est faire toujours la même chose, c’est sans cesse « mettre un pied devant l’autre et recommencer ».

Mais cette monotonie n’est pas de l’ennui. S’ennuyer c’est ne rien faire, et quand on marche, on fait quelque chose… puisque, justement, on marche ! En regardant on l’on pose les pieds, en observant le paysage, en cherchant son chemin… on fait toujours quelque chose. Lorsque le corps est bien rodé et qu’il ne souffre plus de l’effort au long cours qu’il fournit, l’esprit se libère. Au fil des heures, la pensée devient flottante et le temps passe comme coule une eau tranquille, sans obstacle, affranchi des inquiétudes du quotidien et des aiguilles de l’horloge.

Vers Compostelle (Antoine Bertrandy)
« Si la vie même, le passage du temps alloué à chacun d’entre nous a l’allure d’un voyage, le plus souvent c’est à un voyage à pied que nous la comparons : tous nous sommes des pèlerins qui cheminons dans le paysage de nos histoires personnelles. L’image du marcheur solitaire, actif, qui traverse l’existence sans vraiment s’y installer correspond à une vision très forte de la condition humaine [...] La métaphore de la marche retrouve une dimension littérale chaque fois que nous nous déplaçons à pied. Si la vie est un voyage, lorsque nous voyageons vraiment nos vies deviennent plus tangibles : nous allons vers un but, pouvons mesurer notre progression, comprendre nos exploits. »

Rebecca Solnit — L’art de marcher (Actes Sud – Babel, 2014)

Les animaux dangereux en randonnée

loup

Parmi tous les animaux que je risque de rencontrer sur mon chemin vers Syracuse, quel sont ceux dont je devrai le plus me méfier ? Les ours ? Les loups ? Les sangliers ? Les vaches ? Les serpents ? Les chiens ? ou d’autres ? Voyons voir…

• L’ours brun est devenu le symbole du parc national des Abruzzes mais il est rare et craintif. Je serais sacrément chanceux si j’avais la chance d’en apercevoir. Il en est de même pour les loups en Italie, et pour le lynx dans le Jura. Exit donc d’emblée la crainte des fauves.

• Les sangliers peuvent être agressifs s’ils sont accompagnés de marcassins. Je resterai à distance de ceux que je verrai ! La nuit, comme d’ailleurs les vaches, ils peuvent avoir la mauvaise idée de tourner autour de la tente, au risque de se prendre les pattes dans ses haubans mais dans ce cas il devrait suffire que j’en sorte pour les faire fuir.

• Le risque d’être mordu par une vipère est minime, car elles sont craintives et s’enfuient quand notre pas fait vibrer le sol. Il faudra juste que je fasse attention à ne pas marcher par mégarde sur l’une d’entre elle, encore endormie au milieu d’un sentier, lorsque je partirai très tôt cet été en raison de la chaleur.

• Les chiens… Ah, les chiens peuvent être un vrai danger. On ne compte plus les randonneurs mordus par un patou. Ces chiens de berger ne font certes que leur travail en protégeant le troupeau, mais tous les randonneurs savent que la gestion de ces rencontres est parfois difficile. On change de chemin, on contourne le troupeau à bonne distance, on parle calmement au chien sans geste brusque et sans le regarder dans les yeux… En principe, ça passe…

Il y a aussi les chiens errants et les chiens de ferme qui sortent de celle-ci, aboyant comme des fous, par le portail laissé grand ouvert… Ceux-là sont souvent agressifs. Calme et attitude corporelle ne suffisent pas toujours et il faut savoir les menacer avec son bâton ou avec des cailloux, voire faire plus que menacer.

• En fait, les animaux que je redoute vraiment sont les plus petits. Les moustiques bien sûr, contre lesquels moustiquaire, vêtements traités à la perméthrine et spray anti-moustiques feront ce qu’ils peuvent, et surtout les tiques. Ces sales petites bêtes seront présentes tout au long de mon chemin, surtout dans les zones boisées, et beaucoup sont infectées par une bactérie (la borrelia) responsable de la maladie de Lyme.

Prudence donc, même si les sprays anti-moustiques repoussent habituellement aussi les tiques. Je marcherai le plus souvent en pantalon dans les zones à risque et je vérifierai chaque soir avec un miroir les endroits les plus intimes de mon anatomie, ces régions chaudes et humides que les tiques affectionnent particulièrement. Ensuite, retire-tique et pince à épiler feront leur office !

• Et puis… l’animal le plus dangereux qu’on risque de croiser en randonnée est assurément l’être humain. Les rencontres sont pour moi l’un des principaux attraits de la randonnée, je souhaite donc être ouvert aux autres le plus possible. Toutefois, un minimum de méfiance et de retenue ne pourra pas me nuire, même si marcher en solitaire est sans aucun doute moins risqué pour un homme que pour une femme.

Peur, moi ?

danger

Beaucoup de personnes auxquelles je parle de mon projet de rejoindre Syracuse à pied depuis Paris me demandent immédiatement : « Mais tu n’as pas peur ? », ce à quoi je réponds : « peur de quoi ? »

« Mais… peur de t’ennuyer tout seul ? Peur de dormir dans les bois ? Peur d’avoir froid, d’avoir faim, d’avoir soif ? Peur de te perdre ? Peur des animaux sauvages ? Peur de faire une mauvaise rencontre ? Peur d’avoir un accident ? »

En fait, non, je n’ai pas peur… Cela ne veut pas dire que je suis inconscient mais il faut savoir faire la différence entre les dangers réels de la randonnée solitaire, qu’il faut connaître pour les réduire le plus possible, et les craintes souvent irraisonnées qui hantent l’imaginaire collectif !

Le principal risque de la randonnée, c’est celui d’avoir un accident. On peut tomber et se casser une jambe, ou pire. Bien sûr, un accident est possible dans toutes les circonstances de la vie mais il est assurément plus élevé en randonnée, surtout en montagne, qu’en restant assis devant son écran.

Il est indiscutable que la gestion de l’accident est plus difficile quand on est seul et que cela rend souhaitable un certain nombre de précautions :
- rester sur les chemins balisés,
- indiquer son parcours à un proche ou aux refuges croisés,
- avoir sur soi un téléphone portable à la batterie suffisamment chargée,
- emporter éventuellement une balise de localisation,
- et bien sûr, avoir de quoi boire et se tenir chaud pendant le temps nécessaire à l’arrivée des secours.

En revanche, le risque d’avoir un accident n’est pas plus élevé quand on est seul que lorsqu’on est plusieurs. Il est même sans doute moindre parce que, lorsqu’on est seul, on marche à son rythme, sans avoir besoin de forcer ou de se freiner pour coller au groupe. On peut ralentir voire décider de changer de chemin si on ne se sent pas à l’aise. On est plus concentré parce qu’on est le seul à prendre des décisions et que l’on n’est pas distrait par la conversation du voisin.

Quand on est seul, on est responsable de soi-même. Il faut donc bien connaître ses limites et savoir ne pas insister si l’on pense être en train de se mettre en danger.

En résumé : non, je n’ai pas peur… mais je suis prudent !

Six mois, six kilos, Syracuse

Léger comme une plume...

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, il n’est pas nécessaire d’emporter plus de matériel pour un voyage à pied de plusieurs mois que pour une randonnée de quelques jours. Peut-être même est-ce le contraire, à en croire les pélerins vers Compostelle qui décident souvent de se délester en cours de route d’objets qu’ils avaient pourtant jugés indispensables avant leur départ.

Il faut dire que le poids du sac à dos porté par beaucoup des randonneurs qu’on croise sur les chemins dépasse allègrement les dix, douze, voire quinze kilogrammes, y compris pour des randonnées de quelques jours !

Cela dit, je serais mal placé pour les critiquer puisque j’étais moi-même dans ce cas il n’y a pas si longtemps. Par exemple, lors de mes traversées Nord-Sud, puis Est-Ouest de la France, mon sac à dos pesait environ 14 kg. Il m’est même arrivé de renvoyer par la poste plusieurs kilos de matériel de bivouac pour dormir ensuite en chambres d’hôtes, tant mon dos et mes jambes n’en pouvaient plus.

Quelle différence avec maintenant ! Pour le voyage à pied entre Paris et Syracuse que je compte faire cette année, le poids de base de mon sac sera inférieur à 6 kg. Cet allègement s’est fait progressivement en un peu moins de deux ans. Mes essais successifs sur le terrain m’ont permis d’arbitrer entre mes craintes antagonistes d’inconfort lié au manque d’un objet et d’inconfort lié au poids porté.

Les conseils avisés glanés sur divers sites, et tout particulièrement sur le forum randonner-léger m’ont également beaucoup aidé. En voici quelques uns :

Ce qui pèse le moins lourd, c’est ce qu’on n’emporte pas.

Ajoutés les uns aux autres, les gadgets « qui ne pèsent que quelques grammes » finissent pas peser lourd sur les épaules. Avant d’emporter un objet « au cas où », posons-nous la question de savoir si l’on en aura réellement besoin ou si, après tout, on pourra aussi bien faire sans.

Diminuer le nombre de vêtements de rechange fait aussi gagner beaucoup de poids. Par exemple, pourquoi prendre deux paires de chaussettes de rechange ? Une seule suffit, qu’on pourra porter pendant que la première paire sèche sur le sac à dos. La troisième paire, qu’on avait prise pour se rassurer, ne sert jamais. Allez hop, on supprime, et le poids est réduit du tiers. C’est évidemment la même chose pour tous les vêtements pour lesquels on souhaite emporter un change : T shirt ou chemise, sous-vêtements, etc.

Vive la polyvalence !

Un unique objet pouvant jouer plusieurs rôles pèse moins lourd que plusieurs objets dédiés chacun à un seul usage. Un bâton de marche peut servir de mât pour la tente. Si le matelas sur lequel on passe la nuit est un matelas mousse, il pourra aussi servir pendant la journée, en rigidifiant un sac à dos sans armature.

Le smartphone est l’objet polyvalent par excellence : il ne sert pas seulement d’instrument de communication (téléphone, sms, mails, accès internet) mais peut aussi remplacer appareil photo, caméra, GPS, lecteur mp3, lampe de poche, dictaphone, bloc-note, liseuse, altimètre, boussole, j’en oublie sans doute… permettant ainsi de choisir d’emporter ou pas chacun de ces divers objets.

Un passionné de photo ne se contentera pas du smartphone pour faire ses clichés mais il sera bien content de pouvoir emporter son reflex parce qu’il aura gagné du poids ailleurs. Le fait d’avoir un sac léger permet de s’autoriser des extras.

Avoir une balance, et l’utiliser !

C’est ballot, mais pour se rendre compte qu’un objet est plus ou moins léger, on n’a encore trouvé aucun meilleur moyen que le peser. Ayant l’habitude de tenir un journal de marche tout en étant incapable d’écrire longuement sur le clavier d’un smartphone, je m’autorise le caprice d’un carnet de notes et d’un stylo. J’ai eu la surprise, le jour où j’ai pensé à les peser, de constater que mon carnet de notes habituel pesait plus de 300 grammes, et que j’emportais sans réfléchir un stylo de 30 grammes. Je les ai remplacés par un carnet plus fin et un banal stylo Bic, gagnant 250 grammes sans avoir rien sacrifié.

Autre exemple : pourquoi emporter un gros couteau de 150 grammes, parfait pour le bushcraft mais dont on ne se servira en fait que pour couper du saucisson ? On divisera ce poids par 3 ou 4, au moins, en prenant à la place un petit Opinel.

Trois questions simples à se poser

En résumé, il est donc souhaitable de se demander d’abord, pour chaque objet, si on en a vraiment besoin ; puis s’il ne serait pas possible d’utiliser un autre objet pour faire aussi ce à quoi on le destine ; et enfin s’il n’en existe pas un autre modèle plus léger. Se poser ces questions simples permet de faire un grand pas dans l’allègement du sac à dos.

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