The Ultimate’s Hikers Gear Guide (Andrew Skurka)

Contenu de mon sac pour le Tour de Bretagne
Contenu de mon sac à dos pour le tour de Bretagne

Andrew Skurka est un randonneur professionnel médiatisé bien connu dans le petit milieu des randonneurs longue distance, des M.U.L. et généralement de tous ceux qui prennent plaisir à se faire du mal (et tellement de bien) sur les chemins et les sentiers, dans les prés, les forêts, les montagnes voire les déserts.

Il est connu pour avoir « fait » entre autres, en thru-hike (c’est-à dire de bout en bout) l’Appalachian Trail (3 500 km de la Géorgie au Maine), la Sea-to-Sea Route (Traversée de 12 500 km dans le sud du Canada et le nord des Etats-unis, entre l’Atlantique et le Pacifique) et la Great Western Loop (boucle de 11 000 km dans l’Ouest américain). Bref, même si on peut avoir des réticences envers l’utilisation commerciale qu’il fait de ses performances, il s’agit de quelqu’un qui sait incontestablement de quoi il parle lorsqu’il donne des conseils sur la randonnée au long cours.

Le titre du livre dit clairement son contenu : c’est un guide du matériel utile à un ultimate hiker, comme l’auteur appelle le randonneur dont le but principal est le déplacement et non le camping. Il s’agit de la deuxième édition, assez profondément remaniée et mise à jour, d’un livre initialement publié en 2012. Skurka y reprend pour l’essentiel des conseils qui se trouvent aussi, mais de manière plus éparpillée, sur son site andrewskurka.com.

Comme c’est aussi le cas du site, il s’agit d’un livre très américain (entendre « états-unien ») et américano-centré. Bien sûr, il est écrit en anglais et destiné principalement aux randonneurs nord-américains, mais les américanismes touchent en fait des tas de domaines, donnant l’impression que le monde n’existe pas en dehors des États-Unis.

Andrew Skurka ne pratique la grande randonnée que sur le territoire américain ; il conseille presque uniquement du matériel américain (en particulier celui pour lequel il est consultant rémunéré) et de la nourriture américaine (Buffalo Bleu chips, M&M’s, Fritos, Jack Links beef jerky, Clif Builder Bars…) ; il évoque des situations américaines (la façon de se tirer d’une rencontre avec un grizzly est par exemple intéressante à lire mais a finalement peu de chances d’être utile dans le Vercors) ; il utilise des cartes américaines sur lesquelles « un pouce représente 0,38 mile » ; l’eau dans ses gourdes pèse 2,1 livres par quart de gallon, et il ne faut pas hésiter à compléter le dictionnaire par une calculette pour traduire les degrés Fahrenheit, les ounces et les pieds carrés en unités civilisées !

Cela étant dit, c’est un livre utile et agréable à lire. Il est abondamment illustré, bien documenté et il détaille en plusieurs pages, pour chaque élément de matériel, la logique qui sous-tend les choix de l’auteur. Ses explications sont d’une grande aide pour que le lecteur fasse ses propres choix selon sa personnalité, les parcours et les circonstances.

Même si c’est un livre écrit par quelqu’un qui, à l’américaine, sait très bien se vendre, c’est un livre à avoir à portée de main pour relire, au coup par coup, des conseils sur tel ou tel point pour lequel le besoin se ferait sentir avant de repartir sur les chemins.

The Ultimate's Hikers Gear Guide (Andrew Skurka)
« Les hamacs sont un choix non conventionnel d’abri mais ils sont insurpassables dans des régions très boisées avec peu de sites permettant un bon campement [...]

Ailleurs, je dors généralement sur le sol. En randonnée légère avec des conditions faciles (peu d’orages, faible humidité, pas d’insectes, campements bien secs), je pars avec un tarp et un bivy, et la plupart du temps je ne monte même pas le tarp. En cas de scénario plus difficile, je suis prêt à accepter le poids supplémentaire d’une tente à double toit pour une meilleure protection environnementale [...]

Je peux utiliser le double-toit et la tente intérieure ensemble ou séparément [...] Les tentes peuvent aussi être préférées par les personnes qui veulent plus d’intimité et d’espace qu’avec un tarp et un bivy. Le poids supplémentaire n’est pas négligeable, mais cela peut valoir le coup si cela signifie de bonnes nuits de sommeil. » (Traduction personnelle.)

Andrew Skurka — The Ultimate’s Hikers Gear Guide (National Geographic, 2017)

Vers Compostelle (Antoine Bertrandy)

Le Camino francés

Le pèlerinage vers Compostelle est devenu une sorte d’institution, une longue marche très organisée et très fréquentée. Chaque année, c’est plus de 150.000 personnes qui en parcourent les derniers tronçons. Il est donc difficile d’être moins seul sur un chemin de randonnée qu’en suivant « El Camino de Santiago » mais même le marcheur solitaire que je suis est forcément intéressé par l’aventure que représente un voyage à pied de plusieurs centaines de kilomètres.

Au fil des années, cela m’a amené à lire bon nombre de livres consacrés au « Camino ». Leur intérêt est inégal, leur qualité littéraire également. Pour ne citer que deux livres très honorables, ni la (fausse ?) naïveté d’Alix Saint-André (En avant, Route !)) ni le regard détaché et presque entomologique de Jean-Christophe Rufin (Immortelle randonnée) ne m’ont réconcilié avec un Chemin que je n’ai toujours aucune envie d’emprunter.

Cela explique sans doute que le livre d’Antoine Bertrandy ait attendu près de deux ans avant que je me décide à l’ouvrir. Eh bien, parmi tous ceux que j’ai lu, c’est assurément celui que j’ai le plus aimé, entre autres raisons sans doute parce qu’il est facile de s’identifier avec l’auteur.

Je suis bien en peine de définir un autre but que celui-ci : le sens de ma marche est d’aller de l’avant. »

Antoine Bertrandy n’est pas un aventurier. En fait, lorsqu’il décide de partir, ce n’est même pas un randonneur. C’est un homme de 35 ans qui, à un moment difficile de sa vie, « négocie » avec son épouse un départ solitaire pour un mois de marche sur le Camino francés, entre Saint-Jean-Pied-de-Port et Saint-Jacques-de-Compostelle.

Les vingt-six étapes du pèlerinage sont racontées séparément dans des chapitres successifs mais il ne s’agit pourtant pas exactement d’un journal de bord. C’est un récit tonique dont le sous-titre « Drôles de rencontres » annonce la couleur : ce sont les rencontres que l’auteur a faites au cours de son périple qui en forment le cœur. Elles expliquent même en partie son évolution personnelle au fil des étapes.

Les descriptions des personnes rencontrées sont faites d’une manière souvent drôle mais presque toujours positive et empathique. L’auteur n’est pas détaché, il est totalement intégré dans le voyage, pèlerin parmi les autres pèlerins, et il ne juge pas. Il n’y a ni moquerie excessive, ni condescendance. Son ironie ne s’exerce jamais aussi fort envers autrui qu’à l’encontre de lui-même, par exemple lorsqu’il raconte sa préparation à la marche à venir par des randonnées dans Paris avec sur le dos un sac rempli de livres de Max Gallo, ou quand il décrit sa fuite devant les avances sans ambiguïté d’une randonneuse obèse en mal de tendresse.

L’humour, toutefois, n’est qu’un contrepoint aux réflexions personnelles et à l’émotion ressentie en bien des moments, par exemple lorsqu’il décrit les relations – la fin de ses relations, plutôt – avec son frère, ou quand il tente d’expliquer ce que la marche vers Santiago lui apporte, en dehors de tout motif ou considération religieuse en ce qui le concerne.

À la fin du récit, lorsqu’il a retrouvé Bois-Colombes, son épouse et leur petite fille, il réalise que le plus dur de son chemin reste à venir : il va maintenant lui falloir réintégrer la vie quotidienne.

Peut-être que le pèlerinage véritable, ce n’est pas seulement d’aller à Compostelle, mais également d’en revenir. »

Vers Compostelle (Antoine Bertrandy)
« Marcher est une activité d’une banalité confondante mais, je le comprends désormais, le pèlerin, grâce à ses seules jambes, effleure, à chaque pas un peu plus, le germe d’une transcendance.

Tout enfant se hisse un jour sur ses deux pieds pour découvrir la richesse du monde, et choisir de marcher au long cours, c’est choisir de soulager son âme par la simplicité de l’action. C’est aussi choisir d’approuver le monde dans toute sa grandeur.

Sur mon chemin intérieur, aujourd’hui, marcher devient un absolu dans lequel l’esprit, le corps et le monde se répondent dans une harmonie parfaite. J’existe. J’existe pleinement et c’est bon. [...] Je suis debout et je marche. Je suis un homme… »

Antoine Bertrandy — Vers Compostelle – Drôles de rencontres (Transboréal, 2015)

De Beg Meil à Concarneau

Tour de Bretagne [Étape n°53]

Prise
C’est aujourd’hui encore une dernière étape, celle qui finit un tronçon de randonnée avant que je regagne à nouveau Paris et ma vie « normale ».

Cette fois-ci, la ville charnière sera Concarneau, comme ce fut Beaurainville en une lointaine première fois, et au fil des années Chartres ou Carcassonne, Commercy ou Argentan, Saint-Malo ou Plouguerneau… ou bien d’autres villes au fil des années. Et comme à chaque fois qu’un morceau de vie nomade se termine, je suis tiraillé entre la volonté de ne pas trop me presser, de prendre le temps de profiter de ces dernières heures d’une liberté qui disparaît déjà, et la crainte de louper mon train. De louper mon bus, en fait, puisqu’il n’y a pas de gare à Concarneau et que c’est d’un autobus que je suis tributaire aujourd’hui.

Je me suis réveillé tôt, vers 6h30, et à 8 heures j’étais parti. Cela m’a permis de prendre mon temps, finalement, sur les sentiers « fractaliens » qui longent un bord de mer déchiqueté, aujourd’hui comme les jours précédents. Après quelques heures de marche, j’ai aperçu Beg Meil à ma droite, de l’autre côté de l’anse dont je venais de faire le tour. J’ai traversé Port La Forêt, où des centaines et des centaines de bateaux sont amarrés sur des dizaines et des dizaines de pontons, au fond de l’une des digitations de la « Baie… de La Forêt » puisque c’est ainsi que cette grande baie s’appelle, et non pas « Baie de Concarneau » comme on aurait pu s’y attendre.

Ensuite… eh bien, je suis arrivé à Concarneau plus de deux heures en avance, ce qui m’a permis de jouer un peu au touriste dans la Ville Close, de faire tamponner mon carnet de route à l’Office du tourisme (joli tampon au demeurant) et de déjeuner. À bientôt Concarneau, je devrais être de retour ici même en juillet.

De Sainte-Marine à Beg Meil

Tour de Bretagne [Étape n°52]

Fractales

Fractales (ensemble de Mandelbrot)

Le début de l’étape d’aujourd’hui, une fois passé le Pont de Cornouaille qui enjambe l’Odet, au nord de Sainte-Marine, à l’ouest, et Bénodet, à l’est, a ressemblé au début de l’étape d’hier. J’ai suivi un sentier sinueux qui, avec des tours et des détours, fait le tour de l’estuaire de l’Odet puis contourne la « Mer blanche ».

Tandis que je marchais le long des boucles de ce sentier, mon esprit, lui aussi, vagabondait. Je me disais que la côte de Bretagne, avec ses détours multiples, est une parfaite illustration des fractales : les circonvolutions du chemin s’enrichissent de multiples digitations, les petits détours se multiplient autour des moyens détours, qui eux-mêmes… Et c’est ainsi qu’on longe la côte pendant des heures ou pendant des jours pour atteindre un endroit qui, à vol d’oiseau, ne se trouve qu’à quelques dizaines ou à quelques centaines de mètres du point de départ.

Après Bénodet, une longue dune s’étend jusqu’à la pointe de Mousterlin, à cinq kilomètres à peine à vol d’oiseau. Pas question d’accéder à cette dune toutefois car entre elle et le rivage proprement dit se trouve la « Mer blanche ». C’est une étendue d’eau presque fermée qui communique avec le grand large, à son extrémité ouest, par un étroit goulet d’à peine une trentaine de mètres de large mais pourtant infranchissable.

Lorsque je suis arrivé à ce goulet, la marée descendante précipitait vers la grande mer un véritable torrent d’eau salée qui interdisait le passage au randonneur habillé et aurait sans doute été dangereux pour le baigneur assez téméraire pour essayer de le franchir.

J’ai donc fait le tour. J’ai marché en fractales, plus ou moins près de la côte au gré du chemin, jusqu’à 13 heures environ. Comme hier, j’ai trouvé un talus ombragé pour casser une petite croûte et faire 20 minutes de sieste avant de repartir pour une après-midi de marche sur le sable des dunes et des plages, plus ou moins en ligne droite, enfin. La ligne droite, c’est aussi des mathématiques, après tout.

De Loctudy à Sainte-Marine

Tour de Bretagne [Étape n°51]

Viva la birra !
J’écris ces lignes dans une pizzeria très originale, assis sur une chaise métallique devant une grande table allongée au plateau de bois entourée de 12 chaises. Je suis arrivé le premier et suis seul pour le moment. Les deux grands garçons barbus qui tiennent le restaurant ne chôment pas car ils font aussi beaucoup de pizzas à emporter

C’est un resto « branché » et néanmoins sympathique, dont le côté désorganisé a probablement été minutieusement étudié. Ici, chacun s’installe où il veut, choisit et met ses couverts et se sert à boire selon ses souhaits. J’ai pris une « Birra Moretti alla Toscana » en attendant la pizza calzone que j’ai commandée (on ne fait pas soi-même les pizzas, mais c’est tout juste).

Sainte-Marine est située en face de Bénodet. C’est apparemment une station balnéaire très courue, il doit y avoir foule en été. L’arrivée dans la ville est précédée de la très longue « Plage du Sillon », environ 4 km de sable fin depuis la pointe de l’île Tudy. Lorsque j’y suis passé cet après-midi, de nombreuses personnes en maillot de bain se prélassaient au soleil tandis que leurs enfants jouaient à se faire peur avec les vagues.

Il faut dire que la journée a été incroyablement ensoleillée et chaude pour un mois d’avril. On se serait cru en juillet. J’ai marché en chemise, et à midi j’ai cherché l’ombre d’un sous-bois pour y déjeuner à l’abri des ardeur du soleil. Un tout petit coin qui ne payait pas de mine, à une dizaine de mètres du chemin, a fait mon bonheur malgré quelques ronces. J’ai bien profité d’une couche épaisse d’aiguilles de pin et de débris divers.

Le chemin vers Pont-Labbé, sur la rive droite de l’estuaire de la rivière qui porte le nom de la ville, était remarquablement beau. On longeait, de plus ou moins près, une eau très calme, à peine mobile, sur un chemin traversant des zones herbeuses ou de sous-bois dans cette belle lumière de printemps ensoleillé.

À Pont-Labbé, je me suis mis à la recherche de la rue Jean-Jacques Rousseau pour acheter le chargeur de téléphone cassé il y a deux jours, d’abord à l’agence Orange (déménagée), puis au magasin de téléphonie situé en face (fermé le jeudi…). J’ai donc dû me résoudre à aller jusqu’à un grand hypermarché situé en dehors de la ville et dans la mauvaise direction. Un détour d’une heure au total mais j’ai trouvé un chargeur !

L’après-midi, après la longue halte de midi (presque deux heures dont une bonne petite sieste et l’observation des oiseaux à la jumelle), j’ai marché dans des endroits un peu moins agréables, parfois des sentiers boueux voire inondés, parfois le long de petites routes à la circulation néanmoins soutenue, pour arriver finalement à la longue « plage du Sillon » puis à la ville.

Mais j’arrête là car, après la pizza calzone, ce sont mes trois boules de glace vanille qui viennent d’être servies. Bon appétit !

De Penmarc’h à Loctudy

Tour de Bretagne [Étape n°50]

Les trois phares de Penmarc'h
Les trois phares de Penmarc’h

J’avais choisi par économie une chambre d’hôtel ne donnant pas sur la mer (après tout, la mer, je la vois toute la journée…) ce que je n’ai pas regretté ce matin lorsque les premiers rayons du soleil m’ont réveillé. Eh oui, quand la mer est à l’ouest et qu’on lui tourne le dos, c’est vers le soleil levant qu’on regarde ! Un soleil levant aussi magnifique, cela voulait dire un ciel dégagé et en effet, pendant toute la journée, le temps a été splendide.

En passant la Pointe de Penmarc’h, j’ai franchi la dernière des quatre pointes qui marquent les extrémités du Finistère, dont la côte découpée en trident est si caractéristique de la Bretagne, tout au bout de l’Europe. Finistère, le lieu où la terre finit… Avant elle, la Pointe Saint-Mathieu, la Pointe de Pen-Hir au bout de la presqu’île de Crozon et la Pointe du Raz avaient chacune à leur tour marqué une sorte de bout du monde. Rien de tel ici toutefois car la pointe de Penmarc’h (prononcer  » Pain-Mare »), assez largement urbanisée, ne réalise en fait qu’une inclinaison progressive de la côte, dont l’orientation passe sur quelques kilomètres d’un axe nord-sud à ouest-est.

Et pourtant… à partir de cet endroit, le marcheur sur le GR 34 change de cap. À compter de ce point, il ne cessera plus de marcher vers l’est. La fin du chemin n’est pas encore là, certes, mais un tournant psychologique a été franchi.

À Penmarc’h, il n’y pas un mais trois phares, construits successivement au cours des siècles. La Tour à Feu (à gauche sur la photo) date du quatorzième siècle, le Vieux Phare du début du dix-neuvième et le Phare d’Eckmühl (à droite) a été inauguré en 1897. Le nom bizarre de ce phare, qui n’a rien de breton, fait référence au Maréchal d’Empire Louis-Nicolas Davout, prince d’Eckmühl.

On dit que les gens heureux n’ont pas d’histoire. Il en est parfois de même des étapes de randonnée. Sous un soleil éclatant tout au long de la journée, j’ai marché le long des plages (sur lesquelles les plaisanciers étaient déja nombreux, avec même quelques baigneurs – en avril !), le long des sentiers, pour arriver ce soir à Loctudy. L’hôtelier m’a aimablement prêté pendant une heure « le chargeur de téléphone d’Alexandre », ce qui devrait me permettre d’atteindre Pont-Labbé demain sans tomber en panne de gri-gri.

De Penhors à Penmarc’h


Tour de Bretagne [Étape n°49]


Prise

Ce matin, lorsque j’allais partir, mes hôtes m’ont prévenu qu’il n’y aurait aucun point de ravitaillement jusqu’à Penmarc’h et m’ont offert plusieurs morceaux d’un pain qu’il venaient de sortir du four. C’était d’autant plus gentil et élégant de leur part que je n’avais pas pris de petit-déjeuner chez eux.

Hier soir déjà, ils avaient cherché à m’aider à recharger mon téléphone. La prise de mon chargeur est en effet cassée, ce qui va m’obliger à ménager la batterie tant que je n’aurai pas trouvé un magasin où en racheter une. Plus d’enregistrement de ma trace GPS donc, et si possible pas de communications téléphoniques, sans doute jusqu’à Pont-Labbé.

Ce genre d’incident montre l’importance de ne pas faire dépendre son orientation sur la seule électronique, même si, sur le GR 34 hyperbalisé et avec la mer à main droite, les risques de se perdre sont à peu près nuls. Leçon sans frais, mais leçon quand même.

Je suis donc parti, à nouveau, pour une marche fatigante sur les galets de très longues plages exposées à un vent presque aussi violent qu’hier. Arrivé à Plovan, c’est avec plaisir que j’ai dû m’éloigner du bord de mer pour éviter les étangs de Kergalan et de Trunvel, direction la Chapelle de Saint-Vio. Celle-ci était évidemment fermée mais m’a offert l’abri de ses murs extérieurs pour y déjeuner du pain offert ce matin et d’un morceau de saucisson.

J’ai ensuite rejoint la Pointe de la Torche par de jolies petites routes goudronnées, d’autant plus agréables que vides de voitures. Une dernière longue plage à traverser, mais de sable celle-ci, et j’étais à Penmarc’h. Il paraît qu’à partir de demain le temps va se mettre franchement au beau. On verra.

D’Audierne à Penhors


Tour de Bretagne [Étape n°48]


Grève de galets avant Penhors
Grève de galets avant Penhors
Un vent violent souffle sur la Baie d’Audierne. Par dessus la clôture du jardin où il soigne ses rosiers, un vieil homme m’explique que c’est souvent le cas ici, même quand il fait beau. La faute à l’exposition vers l’ouest et face au grand large.

Ce vent permanent et la nature du terrain – le plus souvent de longues grèves de galets – rendent la marche difficile en bord de mer. Du coup, les détours vers l’intérieur rendus nécessaires par les marais (palud en breton) et les étangs qui rejoignent de loin en loin le rivage en deviennent d’agréables échappatoires où l’on chemine plus facilement, sur des sentiers ou des petites routes désertes.

C’est sans doute aussi à cause du vent incessant qu’il y a si peu de maisons le long de cette côte désolée, réputée pour ses naufrages et, à tort ou à raison, pour ses naufrageurs.

Le bourg de Penhors est situé à quelques centaines de mètres de la côte, sur un plateau, sans doute là encore pour se protéger du vent. Ce n’est pas là que je dormirai ce soir mais dans l’hôtel situé sur le port. Un petit port où une vingtaine de bateaux sont amarrés ce soir, bien protégés du vent violent et des vagues par une digue, comme je le serai moi-même par les murs de l’hôtel. Il y a des soirs où l’on est particulièrement content de ne pas être exposé à la force des éléments.

Clear Waters Rising (Nicholas Crane)

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Nicholas Crane est écossaie et géographe. Il est même depuis 2015 le Président de la Royal Geographic Society. Dans ce livre publié en 1996, il raconte ses 17 mois de marche, de mai 1992 à octobre 1993 (il avait alors 38-39 ans), entre le Cap Finisterre et Istanbul. Une traversée de l’Europe de l’ordre de 10.000 km faite en suivant la ligne de partage des eaux, d’où le titre. Une sacrée expédition en solitaire faite par quelqu’un qui avait déjà beaucoup baroudé autour du monde. Il faut dire que ses parents l’avaient fait tomber tout petit dans la potion magique de la grande randonnée et du bivouac en toutes saisons et par tous les temps (et en Écosse !).

Essentiellement de la montagne donc dans cette longue marche trans-européenne : Sierras espagnoles, Pyrénées, Cévennes, Alpes, Carpathes, Balkans. C’est à la fois un exploit physique et une sacrée marque de volonté. Le livre est passionnant à lire, érudit, il m’a souvent obligé à consulter le dictionnaire pour connaître la signification précise de mots tirés d’un vocabulaire riche, imagé et très descriptif. C’est aussi un bon condensé de l’humour et de l’autodérision britanniques. Il renferme en outre quelques trucs bien utiles pour le randonneur – léger ou non – Nicholas Crane porte en effet sur le dos, surtout en hiver, un sac d’une bonne quinzaine de kilos, mais il voyage bien sûr avec un matériel et des tissus qui sont ceux de l’époque.

Cet excellent livre n’a jamais été traduit en français. C’est un pur scandale.

Clear Waters Rising (Nicholas Crane)
« Ma seule extravagance vestimentaire fut une seconde paire de chaussettes. À Londres, un voyageur expert avait souligné que l’on pouvait gagner du poids en ne transportant qu’ une seule chaussette de rechange. Ainsi équipé d’un total de trois chaussettes, le professionnel les fait circuler selon le principe de la rotation des cultures. Chaque matin, la chaussette de droite de la veille est déplacée au pied gauche ; la chaussette gauche de la veille est mise hors circuit pour lavage et raccommodage éventuel ; et la chaussette en jachère de la veille, maintenant propre et sèche, est mise au pied droit.

C’est un système ingénieux, mais j’en anticipais deux désavantages : d’abord, la rotation diurne risquait d’être source d’embrouilles, et ensuite, le système avait l’inconvénient plus sérieux que le pied gauche serait en permanence enfermé dans une chaussette de deux jours. Changer le sens de rotation ne serait pas une option, puisque cela aurait pour seule conséquence de soumettre le pied droit aux mêmes bas standards de confort et d’hygiène. J’arbitrais donc en décidant que les calories supplémentaires que je brûlerais en devant transporter deux chaussettes basses de rechange au lieu d’une seraient plus que compensées par le plaisir tiré d’un départ quotidien avec les deux pieds empaquetés dans du coton propre » (The translation is mine)
Nicholas Crane — Clear Waters Rising. A Mountain Walk Across Europe (Viking 1996, Penguin Books 1997)

Sur les chemins noirs (Sylvain Tesson)

Sur le chemin
Sur le chemin

Ce que Sylvain Tesson appelle « les chemins noirs », ce sont bien sûr les chemins, les sentiers et les petites routes que tous les randonneurs empruntent au long de leurs escapades. Il baptise aussi, de ce même terme bien choisi, ses « chemins noirs intérieurs » qu’il suit, parallèlement à son avancée sur les cartes de France, sur la voie de la guérison physique et de l’acceptation de handicaps dont il ne sera probablement jamais délivré.

En août 2014, le stégophile Tesson a fait une chute de dix mètres et s’est fracassé les os. Fractures multiples dont celles de la colonne vertébrale et du crâne, une semaine de coma, trois mois d’hôpital, une paralysie faciale et une surdité droite séquellaires, et des douleurs partout. Un an plus tard, il est parti de Tende, dans le Mercantour, pour une traversée de la France à pied jusqu’à La Hague, dans le Cotentin. Deux mois et demi de marche qu’il raconte dans ce livre.

L’écrivain Sylvain Tesson progresse incontestablement au fil des livres successifs, même si je continue à trouver son style souvent artificiel et parfois pompeux. Ici, il a l’originalité de ne pas raconter son périple au présent, comme c’est le cas dans la plupart des récits de marche que l’on a l’habitude de lire, mais au passé, comme une histoire qui vaut la peine d’être racontée et gardée en bonne place pour la postérité. Il relate cette traversée de la France de façon morcelée, en mêlant au récit chronologique des étapes, avec leurs anecdotes, de nombreuses digressions et des réflexions souvent introspectives.

Beaucoup de citations, aussi. De Bernanos, par exemple : « Il n’y a plus beaucoup de liberté dans le monde, c’est entendu, mais il y a encore de l’espace », ou de Vialatte : « L’escargot ne recule jamais » (celle-là, je l’adore !). On comprend toutefois qu’il n’ait pas cité Camus et son « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde ». Les erreurs toponymiques qu’on découvre en voulant suivre son trajet sur la carte sont en effet nombreuses ; il est un peu dommage qu’il n’ait pas pris le temps de vérifier les noms des villages traversés.

De mon point de vue donc, un livre pas désagréable à lire, du même niveau par exemple que les récits de marche écrits par Axel Kahn, mais dont la qualité littéraire ne m’a pas paru justifier pleinement le battage médiatique dont il a bénéficié.

À la ligne (Joseph Ponthus)
« Je pestai tout le jour [...] contre la versatilité du chemin. Construire de savants itinéraires sur la carte pour buter sur des impasses mourant dans les labours me faisait écumer. L’IGN maintenait sur les feuilles les anciens tracés cadastraux accaparés par les paysans. Les propriétaires ne se cachaient plus de prendre leurs aises avec l’administration et d’avaler les chemins dans les confins de leurs parcelles. Sur les pentes qui menaient au col de Prat de Bouc, je montrai la carte au fermier qui machinait sa clôture.
— Ce n’est pas un accès privé, dis-je, en lui désignant la trace que je cherchais.
— Vous ne trouverez pas ces chemins, ce sont de vieilles cartes.
— Non, c’est l’édition de cette année.
— Ce sont de vieux chemins alors. On les a modifiés »

Sylvain Tesson — Sur les chemins noirs (Gallimard, 2016)
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