Mettre un pas devant l’autre

Traversée Nord-Sud, étape n°27 : Cloyes-sur-le-Loir -> Morée (jeudi 14 juillet 2011)
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Ce n'est pas seulement ça, la France
Légende de l’affiche à gauche : « C’est aussi ça la France ».

Deux longs mois se sont écoulés depuis qu’à Cloyes-sur-le-Loir j’ai repris le train pour Paris. Il m’a fallu attendre jusqu’à cette journée du quatorze juillet pour pouvoir enfin refaire le voyage dans l’autre sens. Deux longs mois qui, grâce à « la magie de l’absence de direct », se réduisent ici aux quelques jours qui séparent ce billet du précédent.

Quatorze juillet donc. Une fête nationale choisie par la IIIe République, théoriquement pour commémorer la Fête de la Fédération du 14 juillet 1790, illustration de la paix et de la réconciliation nationale, mais qui est le plus souvent associée à la journée de violences que fut le 14 juillet 1789. Comme chaque année, la capitale que j’ai quittée ce matin avait été livrée aux tanks et à d’autres véhicules motorisés, tous plus gros et plus armés les uns que les autres. Les soldats qui y étaient juchés s’apprêtaient à défiler sur les Champs-Élysées, dans un grondement ininterrompu de moteurs et de bruits de chenilles.

Au bivouac
Cet après-midi, c’est moi qui marche mais je suis seul, il n’y a pas de bruit et je suis dans les champs. C’est beaucoup mieux. C’est ni plus ni moins ce que font les militaires qui défilent au pas — « mettre un pas devant l’autre et recommencer » — et pourtant c’est à peu près le contraire. Pour les uns, la démonstration de discipline et de puissance d’une (bande) armée, pour l’autre l’usage solitaire de la liberté de se déplacer dans une campagne paisible.

J’ai marché une petite dizaine de kilomètres, juste ce qu’il faut pour se remettre en jambes après plusieurs semaines d’interruption. J’ai monté ma tente dans un joli petit bois près de Morée. Il fait beau, il y a un étang pas loin. Des oiseaux chantent tout autour, une mouche prisonnière bourdonne contre le double toit de ma tente. Ça va.

Écrire pour garder trace du vide

Traversée Nord-Sud, étape n°26 : Moléans -> Cloyes-sur-le-Loir (jeudi 19 mai 2011)
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Vers Cloyes
Vers Cloyes

Le ciel était gris ce matin. J’ai cru qu’il allait pleuvoir mais cela n’a été qu’une fausse alerte. Quand vers huit heures je suis mis en route, du bleu apparaissait déjà, et très vite les nuages ont disparu.

Si je suis parti dès huit heures, c’est que je voulais arriver suffisamment tôt, non pas à Châteaudun comme initialement prévu mais à Cloyes-sur-le-Loir, afin d’y attraper un train qui me ramène vers Paris. Quand après plusieurs jours dans la nature on n’arrive toujours pas à se défaire des pensées négatives que la « vie normale » a causées, quand l’esprit reste saturé par les soucis personnels, inutile de s’obstiner… mieux vaut regagner la civilisation pour se colleter avec eux.

C’est aussi pour atteindre au plus vite la gare de Cloyes qu’au lieu de suivre avec obéissance les circonvolutions du GR, j’ai emprunté le raccourci des petites routes départementales qui filaient droit dans la bonne direction. Marche sans grand intérêt donc aujourd’hui, et pas grand-chose à écrire.

Dans les forêts de Sibérie (Sylvain Tesson)
« Tenir un journal féconde l’existence. Le rendez-vous quotidien devant la page blanche du journal contraint à prêter meilleure attention aux événements de la journée — à mieux écouter, à penser plus fort, à regarder plus intensément. Il serait désobligeant de n’avoir rien à écrire sur sa page de calepin, le soir. Il en va de la rédaction quotidienne comme d’un dîner avec sa fiancée. Pour savoir quoi lui confier, le soir, le mieux est d’y réfléchir pendant la journée [...] Je griffonne toute la journée dans mes petits cahiers noirs. Écrire n’importe quoi pour ne pas souffrir. Les carnets : des personnages pleins de souvenirs, d’anecdotes et de pensées. »
Sylvain Tesson — Dans les forêts de Sibérie (Gallimard nrf, 2011)

Évidemment, ce ne sont pas les lieux que je traverse qui sont responsables de cette vacuité, c’est moi-même. Si les idées me fuient, c’est parce que je ne suis plus dans les mêmes dispositions d’esprit que lors de mes précédentes journées de marche. J’ai l’esprit parasité par mes problèmes personnels, je le sens paralysé, incapable de « créer de la pensée ». Aucune inspiration pour le blog, aucune inspiration pour mon carnet de notes, aucune inspiration quand je marche.

Pourtant, une fois arrivé chez moi, ou pendant le trajet dans le train, il « faudra bien » que je remplisse quelques pages de mon carnet. Et un jour, avec plusieurs mois de recul sans doute, que j’accuse acte sur mon blog d’une journée de grand vide.

La Journée de l’Europe

Ludwig van Beethoven — Ode an die Freunde

Neuf mai. C’est aujourd’hui la Journée de l’Europe, la « Fête nationale » d’une entité qui n’est pas une nation mais qui, pourtant, possède aussi un drapeau, une monnaie et un hymne, adapté de l’Ode à la Joie, le dernier mouvement de la Neuvième Symphonie de Ludwig van Beethoven. En voilà une bonne occasion d’écouter de la musique !


Ludwig van Beethoven — « Ode an die Freude »

Beethoven

O Freunde, nicht diese Töne!
Sondern laßt uns angenehmere
anstimmen und freudenvollere.
Freude!

Mes amis, cessons nos plaintes !
Qu’un cri joyeux élève aux cieux
nos chants de fêtes et nos accords pieux !
Joie !

Le 9 mai 1950, le ministre français des Affaires Étrangères, Robert Schuman, lisait devant la presse internationale une déclaration suggérant de « placer l’ensemble de la production franco-allemande de charbon et d’acier sous une Haute Autorité commune, dans une organisation ouverte à la participation des autres pays d’Europe », en ayant pour but d’accomplir la « première étape de la Fédération européenne » (les industries du charbon et de l’acier étaient alors à la base de toute puissance militaire).

La déclaration de Robert Schuman paraît particulièrement visionnaire lorsque l’on réalise qu’elle fut faite quelques années seulement après la fin de la deuxième guerre mondiale, qui avait aussi été la troisième guerre entre l’Allemagne et la France en 70 ans avec des millions de morts de chaque côté.

Quelques années plus tard, le Traité de Rome établissait la Communauté Economique Européenne entre six pays : Allemagne, France, Italie, Belgique, Luxembourg et Pays-Bas. Ils sont maintenant vingt-sept dans ce qui est devenu l’Union Européenne, entité dont les imperfections ne doivent pas faire oublier qu’elle a apporté paix et stabilité à des pays entre lesquels une guerre est maintenant devenue simplement inconcevable.

Tout ne ferme pas dans les villages

Traversée Nord-Sud, étape n°25 : Bouville -> Moléans (mercredi 18 mai 2011)
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L'eau des cimetières

Bientôt cinq heures du soir. Depuis quelque temps déjà, jambes et dos signalent avec insistance qu’il serait temps de trouver un endroit où poser le sac et monter la tente. Il a fait beau aujourd’hui, et quand il fait beau, bivouaquer c’est facile : il suffit de trouver un coin propice, calme et à l’écart, pour y passer la nuit incognito à l’abri des regards. En plaine, rien ne vaut ces bosquets qui parsèment les champs, lieux isolés au sein desquels très peu de gens pénètrent. Une fois la nuit tombée on y est bien tranquille, ignoré de tous, seulement entouré d’oiseaux et de petits animaux qui vaquent à leurs affaires, inconscients de la présence d’un humain à quelques mètres.

Une fois l’endroit choisi, une fois retirées les éventuelles ronces et orties, une fois le terrain aplati et débarrassé des cailloux et des menus branchages, on peut monter la tente, y installer matelas, duvet et toutes ses affaires. La fin de la journée passe vite : exploration des lieux, écriture, dîner, toilette, un peu de lecture et hop, au dodo.

Carte
Qui dit dîner, qui dit toilette, dit « eau », et trouver de l’eau n’est pas toujours aussi aisé qu’on le croirait quand les kilomètres se parcourent à pied. Dans les villages, les fontaines disparaissent, les cafés disparaissent. Beaucoup de communes ressemblent à des villes fantômes : on peut y entendre le son d’un téléviseur, il s’y trouve toujours un ou deux chiens pour aboyer rageusement à son passage, mais on les traverse bien souvent sans apercevoir un seul être humain à qui demander la permission de remplir sa gourde.

Heureusement, il reste encore dans la plupart des villages un endroit calme et fleuri où l’eau potable est librement disponible, le seul établissement public sans doute qui ne disparaisse pas de nos campagnes. Lorsque le soir approche, en prévision du bivouac, le chemineau avisé recherche sur sa carte ces petites zones emplies de croix qui indiquent les cimetières. Il y fera le plein avant de partir à la recherche du bosquet accueillant où il s’arrêtera pour la nuit.

Vert, vert, vert

Traversée Nord-Sud, étape n°24 : Barjouville -> Bouville (mardi 17 mai 2011)
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Vert

Vert tendre, vert vif, vert sombre, toutes les nuances de vert s’étalent à perte de vue. Du blé, de l’orge, du colza. Toute la journée j’ai marché au milieu des champs de la Beauce au printemps. C’est beau mais c’est un peu toujours pareil. Mais c’est beau. Mais c’est un peu toujours pareil. Mais c’est beau.

Il n’y a plus de chasseurs et du coup les oiseaux sont partout. Pigeons ramiers, hérons, buses, passereaux… et les lièvres ! Plein de lièvres, énormes et comme montés sur ressorts lorsqu’ils s’enfuient à tire d’oreille en entendant le bruit de mes pas. Oui, c’est beau, c’est même très beau.

Le Lièvre (Albrecht Dürer)
Le Lièvre
(Albrecht Dürer)
Jeune, barbu, musclé, brun aux yeux bleus, l’air d’un marin breton mais bien d’ici pourtant, un agriculteur me le confirme tout en continuant à arranger les piquets de son champ : « La Beauce, c’est le plus beau pays du monde ! » En quelques minutes de conversion, il m’en apprend des choses…

…comment les hommes orientent sans le vouloir la sélection naturelle : « Les oiseaux sont nombreux, ça oui, mais y’a presque plus de perdreaux dans le pays. Les buses les repèrent facilement depuis qu’on a remplacé le maïs par le blé. »

…comment on se passait jadis de bornes kilométriques : « Sur l’Eure, des moulins, il y en avait un tous les 900 mètres, juste ce qu’il fallait pour que la rivière retrouve un débit suffisant pour alimenter le moulin suivant. »

…comment les hommes ont aussi modelé le paysage : « Les beaux étangs près de Fontenay-sur-Eure, ils ne sont pas naturels, ils ont été creusés pour y prendre du ballast, du sable et du gravier, et tout ça est devenu du ciment, du béton, c’est de ça que plein d’immeubles de Chartres et des alentours sont faits. » Pour une fois que de la beauté en résulte, on serait malvenu de se plaindre.

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