À pied de Paris au Salento : Basilicate


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J 127 – Mardi 13 juillet 2021
Calitri -> Rionero in Vulture (km 2.885)



En randonnée, je me lève tôt. Plein de raisons à cela : les kilomètres parcourus le matin sont les plus faciles, partir tôt permet d’avoir de la marge en cas d’imprévu et, bien sûr, les premières heures de la journée sont les moins chaudes. Je ne mets pas de réveil et laisse la nature décider de la fin de mon sommeil mais aujourd’hui j’ai fait une exception à cette habitude pour être sûr de partir à cinq heures. L’étape d’aujourd’hui était en effet longue et elle comportait en outre une montée assez raide entre les vingtième et vingt-cinquième kilomètres. Si je ne voulais pas me retrouver en train de devoir grimper cette pente avec le soleil au zénith, il fallait que je parte très, très tôt.

Cette excellente décision m’a permis de marcher plusieurs heures avant qu’il fasse vraiment chaud et d’arriver en haut de la côte en question un peu avant onze heures. Je me suis ensuite installé dans un coin de forêt où j’ai passé plusieurs heures à l’ombre. J’y ai déjeuné, j’ai lu, écrit et fait une bonne heure de sieste. Les derniers kilomètres ont été avalés bien plus tard, alors que la température avait déjà commencé à redescendre. Excellent timing, à refaire !

En arrivant hier à Calitri depuis le sud, je n’avais pas eu de point de vue global sur la ville. Repartant ce matin en direction de l’est, j’ai découvert le spectacle impressionnant de centaines de maisons multicolores accrochées à la paroi de la montagne et la recouvrant comme une gigantesque couverture en patchwork.

Cap à l’est en effet. J’ai quitté la Campanie et suis entré aujourd’hui en Basilicate. Depuis Salerne, je ne me suis pas dirigé vers le sud mais vers le nord-est, avant de bientôt m’orienter plein est. Il faut regarder une carte pour s’en rendre compte, mais la Basilicate et les Pouilles ne sont pas tant au sud qu’à l’est de Naples ou de Salerne (Bari est même plus au nord que ces deux villes. Matera ou Brindisi sont à leur latitude).

Dans son livre « Appia », l’écrivain-marcheur italien Paolo Rumiz consacre quelques pages à cette ambiguïté d’un Sud qui n’en est pas un mais est plutôt une avancée de l’Italie vers l’Orient. Il explique que les habitants de Bari ou de Brindisi considèrent les Napolitains comme des méridionaux et qu’eux-mêmes ont un caractère et une façon de vivre plus proches de ceux des habitants de Trieste ou de Venise, deux autres villes ouvertes sur la mer Adriatique et vers l’Orient.

L’étranger que je suis ne peut pas avoir un avis éclairé sur la question (on verra si cela change lorsque je serai arrivé dans les Pouilles) mais il est vrai qu’il suffit de tourner de quelques degrés la carte de l’Italie dans le sens anti-horaire pour comprendre pourquoi les Romains appelaient l’Adriatique « Mer du Nord » et la mer Tyrrhénéenne « Mer du Sud ».

J 128 – Mercredi 14 juillet 2021
Rionero in Vulture -> Lagopesole (km 2.907)


Promenade dans la Basilicate dorée.

Pour préparer ma traversée de la Basilicate jusqu’à Matera, j’ai pioché dans les traces des divers chemins « officiels », tous plus ou moins rattachés aux Vie Francigene del Sud, en particulier la Via Bradanica, la Via Francigena dei Sanniti et il Cammino Materano. Le trajet de leurs étapes et les lieux d’arrivée différant souvent, j’en ai tiré un trajet personnel… que bien sûr je ne respecterai sans doute pas parfaitement. Aujourd’hui, j’ai suivi La Francigena Dei Sanniti dont le but affiché est de « faire revivre les parcours des anciennes provinces du Sannio, de l’Irpinia et de la Lucania » et de faire connaître le patrimoine culturel de la région.

En ce qui concerne le parcours, j’ai suivi un trajet non balisé mais parfaitement fiable qui empruntait parfois des chemins, voire des routes, qui ne figuraient pas sur les cartes OpenStreetMap, permettant à la fois de raccourcir le trajet et de ne pas cohabiter avec des automobiles. Essai transformé donc. Une fois quittée la ville de Rionero (une assez grande ville sans beaucoup de charme mais paraissant fonctionnelle et assez agréable à vivre), c’était parti pour une promenade à travers champs. En début de matinée, je me serais presque cru en Beauce : je marchais dans une vaste plaine au milieu de champs de céréales fauchées depuis longtemps et parsemés de meules. Les coqs chantaient, j’entendais au loin le bruit de machines agricoles, il était tôt, il faisait bon. La matinée avançant, il a commencé à faire plus chaud mais le vent s’est levé, rendant la température plus supportable que ces derniers jours. Le paysage a changé, il est devenu vallonné mais il y avait toujours partout, à perte de vue, les mêmes champs de céréales.

Pour ce qui concerne la découverte du patrimoine culturel, le nom complet de Lagopesole où je dors ce soir (merci encore à Angelica pour la gentillesse de son accueil au B&B Affittacamere Portacastello) est Castel Lagopesole, en raison du château qui domine le village. Ce bâtiment massif a été construit au 13e siècle par Frédéric II de Suède, Empereur Romain Germanique, Roi de Sicile, Roi de Jérusalem et j’en oublie sans doute… mais je n’en saurai pas plus aujourd’hui car le château était fermé pour travaux. Tant pis !

J 129 – Jeudi 15 juillet 2021
Lagopesole -> Acerenza (km 2.935)


Acerenza.

Le vent qui avait rendu hier la température plus supportable a soufflé toute la nuit, et ce matin il faisait bien frais (certes, tout est relatif, mais 20?C à 5 heures et demie, ici c’est presque froid). Cela a donc été une journée agréable de randonnée estivale, sous le soleil mais avec des températures raisonnables de l’ordre de 30?C au plus chaud, rendant la marche beaucoup plus confortable. Qui plus est, une bonne partie du trajet s’est faite à l’ombre, dans la forêt, pour rejoindre en contrebas la rivière Bradano puis la longer sur plusieurs kilomètres.

Plus en hauteur dans les montagnes, l’ombre a disparu sur un chemin à vaches dont le sol argileux était parsemé de leurs profondes empreintes. J’ai été bien content de le parcourir en cette période de sécheresse car après la pluie, quel bourbier ce doit être… Sur ces larges drilles, la trace de La Francigena Dei Sanniti m’a encore été bien utile pour me guider en corrigeant les manques et les erreurs de la carte OSM – à laquelle, c’est promis, je tâcherai d’apporter quelques améliorations une fois revenu près d’un ordinateur.

Qui dit chemin à vaches dit clotûres, barbelés et portails, et ils n’ont pas manqué. J’ai eu la surprise, en deux occasions, que ces portails débouchent sur de grands ponts en béton construits au milieu de nulle part pour permettre à ce chemin perdu de franchir… des rus. Les personnes désintéressées qui les ont fait construire étaient sûrement des visionnaires. Il ne reste plus construire la strada statale qui passera sur ces ponts !

Acerenza est un magnifique village perché, mais sa visite se mérite car la montée depuis les bords du Bradano est longue et rude ! Je suis arrivé dans le village suffisamment tôt pour le parcourir en tous sens et pour passer un long moment, absolument seul, dans la magnifique cathédrale romane dont la visite justifierait à elle seule de grimper jusqu’ici.

J 130 – Vendredi 16 juillet 2021
Acerenza – > Genzano di Lucania (km 2.950)


En repartant d’Acerenza. Étonnamment, aucune voiture ne passe sur cette route…

Un peu fatigué par les longues étapes de ces derniers jours et sachant que les prochaines le seraient aussi, j’avais prévu pour aujourd’hui un court trajet d’une quinzaine de kilomètres jusqu’à Genzano di Lucania. Ma tête était au courant : alors que tous les matins je me réveille avant cinq heures, il était plus de six heures aujourd’hui quand j’ai ouvert les yeux, et sept heures quand je me suis mis en route. Après tout j’avais bien le temps, j’allais arriver à destination dans la matinée !

C’est drôle comme le corps et l’esprit décident ensemble, presque à notre insu, du rythme de la marche. Aujourd’hui ces deux compères avaient décidé de traîner. Je rêvassais, j’étais tout mou et sans énergie. Dans la descente depuis Acerenza, une longue descente facile sur un large chemin de terre bien dure, je « n’arrêtais pas de m’arrêter » pour regarder le paysage, prendre plusieurs fois les mêmes photos, retirer un petit caillou de ma chaussure, vérifier le chemin sur mon smartphone… bref, je traînais. Avec ça, très content et appréciant cette promenade dans des paysages somptueux malgré la chaleur qui montait. Entre la colline d’Acerenza et le plateau sur lequel Genzano di Lucania est bâti, la plaine était dorée et gorgée de soleil en ce milieu de matinée.

Quand on part le matin d’un village perché pour en rejoindre un autre il n’y a pas de mystère : on descend forcément du premier le matin alors qu’on est reposé et qu’il fait encore frais, et quelques heures plus tard c’est sous le cagnard qu’il faut remonter fatigué vers l’objectif du jour. La descente s’était passée tranquillement mais ni mon corps ni mon esprit n’avaient la moindre envie en fin de matinée de remonter sous un soleil redevenu brûlant. « Allez, je m’accorde une demi-heure de pause à l’ombre de cet olivier pour me reposer, manger un morceau et boire un coup. Et puis, le paysage est vraiment splendide ici. » Je me suis arrêté, je me suis bien installé… j’y suis resté quatre heures à tirer voluptueusement ma flemme. Bon sang, qu’est-ce que j’étais bien.

Demain je repartirai tôt pour une assez longue étape, et pour les prochains jours on annonce de la pluie. On verra bien, mais aujourd’hui c’étaient les vacances, dans la tête et dans les jambes !

J 131 – Samedi 17 juillet 2021
Genzano di Lucania -> Irsina (km 2.974)


La Basilicate, un immense champ de blé vallonné.

Hier soir au dîner j’expliquais à mon hôte Pietro que je partirais d’autant plus tôt ce matin que l’étape du jour de la Via Francigena del Sud entre Genzano et Irsina faisait trente-et-un kilomètres. Étonné, il m’a demandé par où donc elle passait pour que cela soit si long, et quand je lui ai montré le trajet « officiel » de la Via Bradanica il m’a expliqué carte en main qu’en marchant pendant quatre kilomètres sur un segment de strada provinciale (l’équivalent de nos départementales) sur laquelle il ne passe jamais personne, je gagnerais sept kilomètres et qu’en plus le paysage traversé serait plus joli.

Lorsque j’ai la chance que quelqu’un du coin me conseille sur le chemin à suivre, je ne laisse jamais passer l’occasion, et le déroulement de la journée a montré que j’avais bien fait. Enfin, je devrais plutôt écrire « le déroulement de la matinée » car je suis quand même parti à cinq heures et demie – pourquoi attendre, quand on est réveillé et qu’il fait jour ? – et suis arrivé à destination avant qu’il soit midi.

C’était en fait le contre-exemple parfait de la journée d’hier : parti plein d’énergie pour une étape que j’avais prévue longue, je n’ai pas traîné, ne me suis arrêté que quelques minutes pour faire des photos, ai pris un petit déjeuner sur le pouce, et suis arrivé à Irsina bien avant qu’il commence à pleuvoir. Comme quoi il n’y a pas de règle : la journée d’hier avait été une journée paresseuse réussie, celle d’aujourd’hui fut une journée dynamique réussie !

Les paysages traversés ont ressemblé à ceux des jours précédents – la Basilicate est vraiment un immense champ de blé vallonné – avec toutefois une lumière différente sous les nuages. Ceux-ci se sont progressivement amoncelés en ayant la bonne idée de parfaitement masquer le soleil lors des habituels derniers kilomètres de remontée bien raide vers la ville d’arrivée.

Irsina est une bourgade de quelques milliers d’habitants qui comprend deux parties distinctes : la ville moderne, sans particularité notable, et la vieille ville avec de petites rues tortueuses, de nombreuses églises et *deux* cathédrales. Je me suis promené un peu dans les rues mais, sous la pluie, on s’en lasse… d’autant que les portes des églises et des cathédrales étaient toutes fermées. C’étaient des raisons toutes trouvées pour retourner dans ma chambre faire une bonne sieste.

J 132 – Dimanche 18 juillet 2021
Irsina -> Gravina in Puglia (km 2.996)


A Gravina in Puglia : il Ponte-Acquedotto Madonna della Stella.

La pluie a cessé pendant la nuit et ce matin l’atmosphère était fraîche et pure, comme nettoyée par l’eau du ciel. Comme d’habitude, je suis parti très tôt, me faisant une nouvelle fois à moi-même le cadeau de contempler des paysages rendus encore plus beaux par la lumière du soleil naissant.

Au lieu de me diriger directement vers Matera, de toute façon trop éloignée pour être atteinte aujourd’hui en une étape raisonnable, j’avais choisi de faire un détour par Gravina in Puglia qui, comme son nom l’indique, est située de l’autre côté de la « frontière » entre la Basilicate et les Pouilles et dont on m’avait recommandé la visite des grottes, autrefois occupées par les premiers habitants du site.

J’ai marché d’un bon pas et y suis arrivé en fin de matinée. Je suis toujours admiratif de voir comme notre corps est capable de s’adapter à l’effort prolongé de la marche. Mes premières étapes, lorsque je suis parti de Pise, étaient volontairement limitées à une vingtaine de kilomètres et je les finissais fatigué et douloureux de partout. Deux mois plus tard, j’ai eu l’impression en finissant cette étape de n’avoir fait qu’une petite balade. Une fois mes affaires déposées à l’hôtel, j’ai pu en repartir aussitôt pour arpenter pendant plusieurs heures les rues en pente et les escaliers du centro storico, les antiques quartiers de San Michele et Fondovico, et admirer l’extérieur de multiples églises. Mais pourquoi donc celles-ci sont-elles toujours fermées ?

J 133 – Lundi 19 juillet 2021
Gravina in Puglia -> Matera (km 3.025)


Matera.

La serveuse de la trattoria où j’ai dîné hier me disait que malgré son nom et sa localisation administrative dans la province de Bari, Gravina in Puglia était historiquement – et même préhistoriquement – plus une ville de la Basilicate qu’une ville des Pouilles, avec un habitat troglodytique qui la rapprochait de Matera.

3000
Matera, c’est justement là que j’allais aujourd’hui, retournant temporairement dans la belle région Basilicate avant de la quitter demain pour de bon. C’est d’ailleurs aux alentours de la « frontière » entre les deux régions que j’ai franchi le cap des 3.000 kilomètres parcourus depuis mon départ de Paris.

Matera est avant tout réputée pour ses Sassi. Ce terme, qui veut dire « pierres » en italien, désigne les habitations troglodytiques creusées dans le calcaire de la paroi de la « gravina », le ravin, creusé par la rivière du même nom, qui coule aussi à Gravina in Puglia. Dans son magnifique roman autobiographique « Le Christ s’est arrêté à Eboli », Carlo Levi décrit incidemment, par la voix de sa sœur, l’effroyable insalubrité des sassi et la misère de ses habitants entassés les uns par dessus les autres dans ces masures superposées, taillées à même la roche et simplement fermées par une façade maçonnée percée d’une porte et d’une minuscule fenêtre.

Les choses ont bien changé. Aujourd’hui, en dehors du centro storico ou se trouvent les sassi, Matera est devenue une ville moderne avec un urbanisme paraissant de qualité et un important développement vers l’ouest… tellement important que j’ai mis largement plus d’une heure à le traverser avant d’arriver au quartier des sassi. Aux deux quartiers plutôt : le Sasso Barinoso et le Sasso Caveoso, dans lesquels je me suis promené tout l’après-midi entre les averses.

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