1346, Crécy

Traversée Nord-Sud, étape n°9 : Hesdin -> Crécy-en-Ponthieu (dimanche 05/09/2010).
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Au musée de Crécy, ou comment recycler les anciennes toilettes de l'école
Au musée de Crécy-en-Ponthieu, ou comment recycler les anciennes toilettes de l’école.

« Le beau temps ne va pas durer, déjà ce matin il n’y avait presque pas de rosée » m’a dit tout à l’heure la boulangère chez laquelle je me suis ravitaillé en prévision de magasins et cafés de village probablement fermés pendant les deux jours à venir. Soit le dicton est faux, soit la boulangère d’Hesdin n’avait pas cherché la rosée aux bons endroits. Une fois sorti de la ville, mes premiers kilomètres de marche dans un sentier herbeux mouillent assez mes bas de pantalon pour que je ne remette pas en cause la sagesse de nos aînés. Le ciel est bleu et il le restera.

Pas un chant d’oiseau pourtant, et pour cause : depuis ce chemin creux, et bien content d’être à l’abri du talus de deux mètres qui le borde, j’entends sur ma gauche d’innombrables coups de fusil qui semblent dangereusement proches. « Pan-pan! pan-pan! ». Bon sang, c’est dimanche d’accord, jour des chasseurs, mais comment est-il possible de tirer autant de coups de feu en si peu de temps ? Au moins cinq salves en à peine une minute. Ce n’est plus de la chasse, c’est Tartarin dans le Pas-de-Calais !

Archer anglais à la bataille de Crécy
Ce que c’est que d’avoir des préjugés anti-chasseurs… Mea culpa. En sortant du chemin, je découvre que les seules victimes des tirs entendus sont des assiettes de terre cuite. Le chemin passe près d’un ball-trap, où règne une ambiance festive avec d’excellentes saucisses grillées qui vont constituer mon déjeuner du jour. Je ne peux toutefois m’empêcher de trouver déplacée ici la présence d’enfants de six ou sept ans, tous des garçons évidemment.

Dans les villages, en revanche, personne. Les rues sont vides, les magasins fermés, à peine parfois le son d’une télévision se fait-il entendre à travers une fenêtre. Et bien sûr, ça et là, des chiens aboient sur mon passage.

Il est encore tôt quant j’arrive à Crécy-en-Ponthieu, lieu de la célèbre défaite française, en… hum, euh, au quatorzième siècle. J’aurais été bien incapable de dater Crécy, que je confondais toujours avec Azincourt, avant de visiter le petit musée consacré à cette bataille. C’est l’un de ces merveilleux endroits que l’on sent entretenus par des passionnés, évidemment bénévoles, comme la dame aux cheveux blancs qui m’accueille chaleureusement et me fait visiter l’ancienne école primaire qui est devenu « son » musée.

Sur la route, près de Crécy-en-Ponthieu
Près de Crécy
Elle me raconte avec vivacité le déroulement de la piteuse défaite de la chevalerie française menée par Philippe VI : la pluie qui ramollit les cordes en cheveux qui équipent les arbalètes des mercenaires gênois, tandis qu’au contraire le chanvre des arcs anglais se tend davantage, les chevaliers français qui chargent leurs propres mercenaires avant d’aller se jeter sur les pièges anglais : épieux fichés en terre et trous multiples qui cassent les jambes des chevaux lancés au galop. Et finalement, le triomphe anglais qui permet la poursuite de la chevauchée d’Édouard III jusqu’à Calais, et marque le véritable début de la guerre de Cent Ans.

Quel dommage que tous les enfants qui s’ennuient pendant les cours d’histoire n’aient pas à l’école des professeurs aussi passionnés que la vieille dame qui m’a servi de guide en ce dimanche soir à Crécy-en-Ponthieu.

Les croix des chemins

Traversée Nord-Sud, étape n°9 : Hesdin -> Crécy-en-Ponthieu (dimanche 05/09/2010).
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Un Christ veille sur le carrefour
Un Christ veille sur le carrefour

Lorsque j’étais enfant, mon mécréant de père avait l’habitude de se moquer gentiment de ma mère qui, en bonne Bretonne, se signait à chaque calvaire rencontré sur les routes des Côtes d’Armor. Il lui disait que « dans ce pays, se signer à chaque croix devant laquelle on passe en voiture devient quasiment une occupation à plein temps ».

Croix de pierre au bord d'un champ
Il n’y a pas qu’en Bretagne que les croix jalonnent les routes et les chemins. Deux millénaires de culture chrétienne laissent forcément des traces : partout en France, il y a des croix.

Sur les tombes des cimetières blottis autour des églises de village ou longés à la sortie du bourg, des croix. Sur les monuments aux marins disparus de la côte d’Opale, des croix. Aux croisements des routes, des croix. Au bord des champs, le long des chemins d’exploitation, des croix.

Il suffit de sortir des grandes villes pour que le passé chrétien de « la fille aînée de l’Église » se rappelle à notre souvenir. La principale raison pour laquelle le voyageur s’en rend moins compte de nos jours, c’est qu’on ne les voit pas depuis l’autoroute. Quand on se promène à pied, on les voit, et on en voit beaucoup, de tous styles, grandes ou petites, modestes ou monumentales. Croix de bornage, croix de procession, croix de christianisation, croix de justice ; croix nues et calvaires ; croix de pierre, croix de bois, croix de fer.

Un Christ veille sur le Carrefour de Marconne (62)
Un Christ veille sur le Carrefour
En quittant Hesdin ce matin, l’humour involontaire de ce beau Christ planté devant une grande surface de Marconne au nom bien adapté m’a fait sourire. Une fois n’est pas coutume, mais les croix sont toujours des jalons que l’on atteint avec plaisir.

Découvertes par hasard au croisement d’un chemin ou repérées depuis longtemps sur la carte, elles confirment où l’on se trouve. Elles renseignent sur la distance parcourue. Elles servent de guide pour la suite.

Pour les croyants sans doute, elles représentent quelque chose de plus, mais il n’y a pas besoin d’être croyant pour avoir du plaisir à les trouver sur son chemin. Pour tout marcheur, elles sont une rencontre virtuelle avec d’autres hommes. Bien que, dans la plupart des cas, le message précis laissé par ceux qui les ont dressées nous échappe, elles sont un témoignage de présence humaine, une trace de la puissance créatrice, artistique et spirituelle des gens qui ont vécu là, jadis ou naguère.

Petit déjeuner

Traversée Nord-Sud, étape n°9 : Hesdin -> Crécy-en-Ponthieu (dimanche 05/09/2010).
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Petit déjeuner à l'hôtel

Mon arrivée hier dans cet hôtel d’Hesdin a été accueillie d’une manière à peine aimable. Certaines personnes exhalent par tous leurs pores le déplaisir qu’elles ont à faire leur métier. Je me suis vite réfugié dans une brasserie proche, où j’ai fini la soirée dans un environnement cordial et animé. J’y ai dîné et rempli quelques pages de mon carnet, que le patron a ensuite tamponné avec amusement. A dix heures, j’étais au lit.

Aujourd’hui c’est dimanche mais quand on marche, on se lève tôt. Mon sac est bouclé, je n’ai plus qu’à prendre mon petit déjeuner avant de repartir. La personne qui est à l’accueil de l’hôtel ce matin n’est pas la même qu’hier mais elle n’est pas plus cordiale. « Pas avant sept heures, le petit déjeuner ! » me dit-elle en désignant du doigt l’horloge murale qui authentifie mon audace : il est sept heures moins cinq.

À sept heures pile, on me laisse pénétrer dans une salle à manger comme on en voit souvent dans ce genre de petit hôtel ayant peu ou pas d’étoiles à son revers. Quelques tables rondes couvertes de nappes de papier blanc sont entourées de chaises de bois paillées avec un coussin ici ou là. Un long buffet de bois verni est plaqué contre l’un des murs. Y sont disposés du pain, du beurre, quelques viennoiseries, une machine à café / lait / eau chaude, un grille-pain et une carafe de jus d’orange.

Je me sers, je m’assieds, je déjeune. L’odeur de renfermé détectée en entrant est maintenant masquée par celle du pain beurré, de la confiture d’abricot et de mon thé English Breakfast. La pièce baigne dans un faux silence d’où émergent le chuintement de la machine à café et la conversation chuchotée du couple de retraités qui est entré quelques minutes après moi et est allé s’asseoir à l’autre bout de la salle.

Les tableaux d’un artiste local sont accrochés aux murs et, en face de moi, deux vieilles armoires vitrées abritent des bibelots et des photos encadrées datant des années soixante-dix. Aux quatre coins de la pièce, des plantes vertes en pot tentent de survivre dans la lumière électrique jaunâtre de cette pièce sans fenêtre.

Sept heures et demie. Dehors, il fait jour et il doit faire beau. Il est grand temps de quitter la poussière triste de cet endroit pour la poussière joyeuse des chemins.

Rencontres

Traversée Nord-Sud, étape n°8 : Beaurainville -> Hesdin (Sa 04/09/2010).
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Contre un mur, des mûres mûres et des mûres pas mûres

Les jours de marche se suivent et ne se ressemblent pas. Parfois, une journée entière s’écoule sans que je croise un être humain. Les champs vides semblent alors n’appartenir qu’à moi, et les villages déserts paraîtraient abandonnés si le son d’une radio filtrant à travers une fenêtre ne confirmait ça et là que la fin du monde n’est pas encore arrivée, et sans les chiens qui trompent leur ennui en aboyant sur mon passage à travers le grillage qui entoure leur bout de territoire. Retranchés dans leur maison, leurs maîtres ne se dérangent pas pour si peu.

Chien de garde
D’autres jours au contraire, les rencontres se succèdent. Après l’accueil chaleureux reçu ce midi à la pizzeria de Beaurainville, je remonte maintenant la vallée de la Canche, petit fleuve qui se jette dans la Manche près du Touquet, destination Hesdin où je compte passer la nuit.

À Cavron-Saint-Martin, un vieux monsieur pêche dans la Planquette, l’un de ses minuscules affluents, depuis le petit pont sur lequel je passe pour la franchir.
Bonjour, qu’est-ce que vous pêchez ?
La truite, mais celle qui est là est trop petite, regardez, répond-il en me montrant, tournant autour de son bouchon, une truite, en effet, bien visible dans l’eau transparente.
Et vous pêchez à quoi ? au ver ou à la teigne ?
Ni l’un ni l’autre. Aujourd’hui je pêche à la pâte. Bon, elle est décidément trop petite, 15 cm à peine, il va falloir attendre qu’elle fasse 10 cm de plus pour la pêcher, celle-là. Il relève sa ligne et part tenter sa chance un peu plus bas dans le lit de la rivière.

Plus tard, dans la forêt domaniale d’Hesdin, un papa et son petit garçon de 7 ou 8 ans cueillent des mûres. Je jette un œil dans leurs deux seaux remplis de baies, et je m’étonne :
Vous cueillez aussi celles qui ne sont pas mûres ?
Oui bien sûr, me répond le petit garçon très fier de son savoir. C’est pour faire de la confiture, si on ne prend que des mûres mûres, ça ne fige pas. Il faut toujours mettre un tiers de rouges !

Pâte à truite pour la pêche, mûres rouges pour faire de la gelée sans gélatine, c’est noté. Je me coucherai ce soir un peu moins ignorant que ce matin.

Ma credencial

Traversée Nord-Sud, étape n°8 : Beaurainville -> Hesdin (Sa 04/09/2010).
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Détail de la bande entourant la couverture d’En avant, route !
(Alix de Saint-André — Gallimard, 2010)

Me voici arrivé à la gare de Beaurainville. J’ignorais jusqu’au nom de cette petite ville il n’y a pas si longtemps, mais depuis que j’y ai pris le train qui m’a ramené à la vie de tous les jours, les mots retourner à Beaurainville sont devenus pour moi synonymes de reprendre la route.

Parler d’une gare à Beaurainville est d’ailleurs excessif. Il n’y a plus en cet endroit qu’une halte sans guichet sur le trajet des trains qui relient Boulogne-sur-mer à Lille ou à Arras. Le bâtiment qui fut jadis une gare est maintenant partagé entre un « point-info-tourisme » et un salon de coiffure, tous deux visiblement fermés le samedi. Ce n’est pas là que je pourrai faire estampiller mon carnet à la manière des pélerins de Compostelle.

Les Chemins de Compostelle sont avant tout un pèlerinage chrétien, une expédition spirituelle souvent très organisée et pour laquelle je ressens peu d’attrait — d’autant plus qu’il est difficile d’être moins seul sur la route qu’en suivant « El Camino de Santiago », dont les derniers tronçons sont parcourus chaque année par quelque 150.000 personnes — mais l’aventure que représente un voyage à pied de plusieurs centaines de kilomètres m’intéresse évidemment.

C’est ce qui m’a amené à lire récemment Le chemin oublié de Compostelle de Philippe Lemonnier (Arthaud, 2004) et En avant route d’Alix de Saint-André (Gallimard, 2010), deux récits de voyage qui, sans être des chefs-d’œuvre, sont d’une lecture agréable. J’y ai appris que les pélerins de Compostelle doivent être en possession d’une lettre de créance, appelée en espagnol la credencial, carnet spécial sur lequel ils font apposer à chaque étape le cachet d’un établissement du lieu (gîte, église, mairie, commerce, etc.) pour attester de leur passage. Ce document est obligatoire pour accéder aux gîtes et pour obtenir le certificat de pèlerinage, la Compostela, une fois Saint-Jacques de Compostelle atteint.

Tampon de la pizzeria de Beaurainville
J’ai trouvé amusante l’idée de garder moi aussi une trace de chacune de mes étapes et de me créer ainsi une contrainte aussi impérieuse qu’inutile, en récoltant désormais chaque jour un nouveau tampon sur mon carnet de route.

Le « point-info-tourisme » est fermé. Le salon de coiffure est fermé. La mairie est fermée. Ah, cette pizzeria semble ouverte ! Parfait, voilà qui va faire très couleur locale. J’entre. Un homme est assis au fond du restaurant vide, attendant le client derrière ses plaques de cuisson. Il se lève pour m’accueillir et a l’élégance de ne pas paraître déçu en comprenant que je souhaite pas déjeuner. Lorsque je lui explique que je vais à pied de la frontière belge à la frontière espagnole, il s’écrie même « C’est génial ! J’aimerais bien faire pareil un jour ! », et est ravi d’être le premier à appliquer son tampon sur une page encore vierge de mon carnet.

C’est fois ça y est, je suis vraiment reparti.

Trois voyageuses en Chine

Le vol du paon mène à Lhassa (Élodie Bernard) - Illustration de couverture
Illustration de couverture du livre d’Élodie Bernard Le vol du paon mène à Lhassa

Trois écrivaines, Clara Arnaud, Élodie Bernard et Sylvie Lasserre, dédicaçaient hier après-midi leurs livres respectifs dans un bar aux tons chauds et cuivrés situé dans une rue piétonne du quartier des Halles à Paris.

Une grosse demi-heure suffit en principe pour aller à pied de chez moi jusqu’aux Halles, mais de détour en détour et de photo en photo, j’y suis arrivé un bon quart d’heure après le début de la discussion entre les trois jeunes femmes et la quinzaine de personnes assises sur des chaises ou des sofas, de l’autre côté de la table basse où leurs livres étaient exposés. Je me suis donc faufilé le plus discrètement possible entre les chaises pour atteindre une place libre, à la gauche des oratrices et un peu en retrait, d’où je voyais aussi bien les trois voyageuses racontant leur expérience que l’assistance qui les écoutait.

Sylvie Lasserre — Voyage au pays des Ouïghours (Ed. Cartouche)
Grand reporter, écrivain et photographe, Sylvie Lasserre s’est rendue à plusieurs reprises au Xinjiang, le Turkestan chinois, pour enquêter sur cet « immense camp de concentration à ciel ouvert » dont la culture millénaire est progressivement transformée en folklore par la majorité Han, et les habitants étouffés par une répression policière de tous les instants. Elle rend compte de son expérience dans Voyage au pays des Ouïghours.

Élodie Bernard a pénétré sans autorisation au Tibet lors des Jeux Olympiques de 2008 à Pékin, cachée dans un autocar sous des couvertures nauséabondes, pour observer depuis l’intérieur du pays la répression qui a suivi les émeutes de Lhassa. Le titre de son livre, Le vol du paon mène à Lhassa, fait référence à une expression employée par les organes officiels chinois pour désigner l’immigration chinoise au Tibet, qui transforme peu à peu la population autochtone de ce pays en une minorité.

Le livre de Clara Arnaud, Sur les chemins de Chine, est un carnet de route qui relate ses six mois de voyage à pied avec deux chevaux de bât dans le grand ouest de la Chine, à travers le pays ouïghour d’abord puis sur les hauts plateaux du Tibet, aventure rendue possible par une bourse de la Fondation Zellidja.

Sur les chemins de Chine (Clara Arnaud)
« Le voyageur, le marcheur, l’errant, tente d’épouser le cours du temps, de lui courir après le souffle court, de s’y accrocher de toutes ses forces. Sa démarche est condamnée à l’échec s’il tente d’imposer lui-même la cadence. C’est le temps qui rythme le pas du marcheur, le temps qui passe et dont il faut savoir écouter la vibration pour l’épouser et s’envoler à ses côtés. À ce moment précis, un bref instant, un rare instant, le marcheur ne sent plus ses muscles à l’effort, il ne sait plus qu’il marche. [...]
L’homme en marche n’avance plus, il sent le monde bouger en lui, et c’est le temps qui passe dans chacune de ses enjambées. »

Clara Arnaud — Sur les chemins de Chine (Gaïa, 2010)

Démarche avant tout politique pour Sylvie Lasserre et Élodie Bernard, désir de découverte et d’aventure au premier plan pour Clara Arnaud. Ces trois femmes ont des objectifs initiaux distincts et ne se ressemblent pas physiquement. Pourtant, elles semblent avoir été faites sur le même moule ; elles ont toutes les trois cette vivacité dans le discours, cette flamme dans le regard, cette ferveur à raconter ce qu’elles ont vu, qui est le propre de ceux ou celles qui sont allés « ailleurs » et qui en sont revenus avec la volonté de transmettre une part de ce qu’ils y ont vécu.

À travers les carreaux de la fenêtre, j’apercevais par-dessus leurs têtes une portion de l’immeuble situé de l’autre côté de la ruelle. Penchée sur son balcon, une jeune femme asiatique, toute de rouge vêtue, essayait de faire revenir chez elle le chat noir qui s’en était enfui pour rejoindre un séduisant rebord en surplomb, et qui se promenait le long de la façade à quatre mètres du sol, la queue insolemment levée et dédaigneux des appels de celle qui se pensait sa maîtresse. Lorsque je suis reparti du café, avec dans mon sac les trois livres dédicacés, lui non plus n’avait toujours pas renoncé à sa liberté.

  • Clara Arnaud — Sur les chemins de Chine (Gaïa, 2010).
  • Élodie Bernard — Le vol du paon mène à Lhassa (Gallimard, 2010).
  • Sylvie Lasserre — Voyage au pays des Ouïghours (Cartouche, 2010).

Carnets de route

Traversée Nord-Sud, étape n°8 : Beaurainville -> Hesdin (Sa 04/09/2010).
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Carte et carnets de notes

Assis seul à une extrémité d’un wagon presque vide dans le train qui me ramène à Beaurainville, j’observe discrètement mes voisins. À ma gauche, de l’autre côté du couloir, une jolie blonde aux cheveux bouclés écoute son iPod, les yeux fermés. Devant elle, un couple somnole ; sa jambe plâtrée à elle repose sur ses cuisses à lui. Un peu plus loin, trois jeunes anglais à l’accent très posh parlent avec animation de vins, de bières et de fromages. Quelques autres personnes dorment, lisent ou sont penchées sur leur ordinateur portable.

Le train avance lentement et s’arrête à chaque gare, mais je suis presque arrivé. Dans une demi-heure à peine, je me retrouverai à l’endroit même où, il y a cinq semaines, ma longue promenade en direction du Cap Cerbère s’est interrompue.

En attendant, j’écris dans mon petit carnet noir quelques lignes irrégulières et tremblées sous l’effet des cahots du train. C’est, de mes deux carnets, celui que j’ai toujours à portée de main, le plus souvent dans la poche pectorale de ma chemise. J’y griffonne mes idées comme elles viennent, au fil de la marche. C’est un de ces fins carnets, vendus par trois, de la marque Moleskine, que ses créateurs italiens ont brillamment doté d’une aura fictive en appelant à la rescousse Hemingway et Picasso qui ne sont plus là pour démentir.

Malgré son nom, ce carnet n’a rien à voir avec les carnets fétiches de Bruce Chatwin « connus en France sous le nom de carnets moleskine, car ils sont recouverts de cette toile de coton enduite imitant le cuir » dont il a fait la description dans « Le Chant des pistes », mais ça ne m’empêche pas de le trouver pratique.

« Quelques mois avant de partir pour l’Australie, la papetière me dit que le « vrai moleskine » était de plus en plus difficile à trouver. Il n’y avait qu’un seul fournisseur, une petite entreprise familiale de Tours. Ils mettaient toujours très longtemps à répondre au courrier.
« J’aimerais en commander une centaine, dis-je à la commerçante. Cela me durera toute la vie. »
Elle promit de téléphoner à Tours sans tarder […]
Le patron de la fabrique était mort. Ses héritiers avaient vendu l’affaire. Elle retira ses lunettes et dit pratiquement comme s’il se fût agi d’un deuil : « Le vrai moleskine n’est plus. »
Bruce Chatwin — Le Chant des Pistes (1987)

L’aspect de mon autre carnet a varié au cours du temps. Je veux simplement qu’il soit un peu plus grand et assez épais, et je préfère le papier ligné. Celui que j’utilise actuellement — de la marque Paperblanks — a une forme allongée, un soufflet et une couverture imitant le cuir d’un livre ancien. Il peut tenir dans une poche latérale de mon pantalon mais je le range néanmoins le plus souvent à l’abri de mon sac à dos. C’est dans ce second carnet que j’écris chaque soir ; parfois quelques lignes seulement, et d’autres jours de nombreuses pages. C’est mon journal de bord, mon carnet de route. Il se nourrit des pensées notées à la volée dans le carnet noir. Il abrite aussi des dessins, des collages et d’autres traces de mes voyages.

Les articles de ce blog consacrés à ma traversée de la France à pied, écrits avec plusieurs semaines de recul, sont un mélange du contenu de mes deux carnets, modifié et enrichi par le travail de la mémoire.

Sourires dans le métro

Sourire
Debout dans le métro, je me suis rapproché de la porte car je descends à la prochaine. Elle est assise en face, sur un strapontin, une poussette à côté d’elle. Le bébé qui est dedans est bien sage, il joue avec ses chaussons de laine bleue.

Tout à coup, sans raison apparente, Bébé éclate de rire. Elle baisse la tête, lui dit quelques mots à l’oreille et rit à son tour. Il la regarde rire et rit de plus belle. C’est un petit garçon joufflu avec de grands yeux bleus et presque pas de cheveux. C’est une jolie brune autour de 25 ans. Elle paraît gentille, heureuse et fatiguée.

Bébé a cessé de rire. Son chausson gauche accapare à nouveau toute son attention. Elle relève la tête et son regard croise le mien. Je dois sourire, car elle me sourit aussi. D’habitude, lorsqu’un homme sourit à une femme et qu’elle lui sourit en retour, cela veut dire « Je vous trouve jolie » et « Vous n’êtes pas mal non plus ». Début de séduction, reconnaissance sensuelle que l’on se plaît et que quelque chose pourrait arriver, si…

Rien de tel quand un homme sourit à une femme avec un bébé. Pas de séduction, pas de sous-entendu sensuel, rien qu’une complicité affectueuse. « La vie est belle quand on a un bébé, n’est-ce-pas ? » dit mon sourire. Et le sien répond « Oh oui, c’est merveilleux ; je l’aime tellement ! ». Deux secondes d’échange amical, sans qu’un mot soit prononcé.

Le chausson de Bébé a cessé de l’intéresser. « Mam-mam-mam… ». Elle se penche à nouveau sur lui, lui parle doucement, lui caresse la tête. Le métro s’arrête, je descends. Elle m’a déjà oublié.

Sept courtes journées pour une longue semaine

Traversée Nord-Sud, étape n°7 : Beutin -> Beaurainville (jeudi 22/07/2010).
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Un âne à Beaurainville

À marcher ainsi depuis sept jours, ma relation au temps s’est modifiée. Tout le monde connaît cette sensation étrange d’être parti depuis longtemps alors que l’on n’en est qu’aux premiers jours d’un voyage, à cause du dépaysement, du changement des habitudes. C’est cela que je ressens, et c’est plus que cela.

Quand on voyage à pied, chaque jour est un nouveau départ pour un nouveau pays. Au rythme lent des pas, des mondes différents se dévoilent à quelques kilomètres de distance. Il n’y a pas de « Région Nord-Pas de Calais » quand on avance à pas de randonneur. Il y a le sable des dunes et les rues de Grande-Synthe, le terminal de Calais et les rivières du Pays des Sept Vallées. Des mondes différents, découverts l’un après l’autre, et que le rythme de la marche nous révèle comme tels.

Les heures de randonnée passent lentement. Après tout, marcher c’est toujours la même chose. Comme dit la chanson, il suffit de « mettre un pied devant l’autre et de recommencer », mais cette monotonie n’est pas l’ennui. On  s’ennuie quand on ne sait pas quoi faire, et celui qui marche a toujours quelque chose à faire : marcher, justement, avancer. Rejoindre le prochain chemin, le prochain village, le prochain lieu de repos. L’esprit quand on marche n’est pas vide, il est au contraire libéré, affranchi de la contrainte de la gestion du corps. On marche, nul besoin de faire autre chose… nul besoin de faire.

Au long fil de ces heures pleines, remplies de pensées et de rêves, occupées à être et non plus à faire, le soleil depuis une semaine a pourtant parcouru chaque jour à toute vitesse sa course d’est en ouest. Les heures se sont écoulées lentement mais les journées ont passé vite. Et aujourd’hui j’atteins le terme d’une étape qui marque aussi la fin de la première partie de mon voyage à travers la France : Beaurainville.

C’est dans cette petite ville sur la Canche — l’un des sept cours d’eau qui donnent leur nom à ce pays — que j’ai prévu de prendre le train qui, via Arras, me ramènera à ma vie de tous les jours. M’y voici, et voici ma dernière rencontre. Je sais en le voyant que je me souviendrai de lui comme je me souviens de ma première vision des dunes, il y a une semaine. Un âne efflanqué, à la robe d’un gris très clair, se tient immobile dans un petit carré de verdure parsemé de fleurs blanches et jaunes, à côté de la première maison du bourg, la sienne, une cabane de planches et de tôles dressée à l’ombre d’un bosquet. Il me regarde droit dans les yeux, l’air pensif, et attend tranquillement que j’aie officialisé par un cliché notre rencontre et mon au revoir à la route pour recommencer à brouter les fleurs.

La gare est au bout de la rue. Le train ne va pas tarder. Je pars, mais dans quelques semaines, je reviendrai.

Accotements

Traversée Nord-Sud, étape n°6 : Wirwignes -> Beutin (mercredi 21/07/2010).
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Détritus au bord de la route

Depuis deux jours, les champs succèdent aux champs : maïs et betteraves, betteraves et maïs. Il fait chaud ; il fait même lourd. Le ciel s’est chargé de gros nuages gris. Il pleuvra probablement avant que j’arrive au terme d’une étape prévue pour faire une trentaine de kilomètres.

Une grosse ampoule est apparue hier sous mon pied droit, la faute sans doute à des chaussettes trop fines. J’ai mis en place avant de partir un de ces pansements hydro-colloïdes quasi magiques qui, sans aller jusqu’à faire de la marche sur phlyctènes une variante agréable de la randonnée pédestre, transforment au moins la douleur en un inconfort supportable.

N’empêche, il paraît raisonnable de chercher à raccourcir le trajet. Assis sur une borne du chemin d’exploitation que je suis depuis une heure, j’examine la carte. Il est possible de gagner près de trois kilomètres en délaissant bientôt les zigzags du GR pour une route départementale qui se dirige en ligne droite dans la bonne direction. Allons-y.

Marcher le long d’une route goudronnée n’est pas la plus agréable façon de parcourir la campagne. Le sol semble réfléchir sous mes pieds douloureux la chaleur lourde et humide qui pèse sur mes épaules et sur mon dos. Par bonheur, cette route-ci n’est pas trop fréquentée, et son accotement est suffisamment large pour ne pas imposer un repli précipité en zone sûre à chaque bruit de moteur.

Le bas-côté exhibe les habituelles traces du passage des automobiles et des automobilistes : bouteilles vides, cannettes de bière ou de jus de fruits, sacs plastiques, paquets de cigarettes, mégots. Le macadam quant à lui est constellé de cadavres de petits animaux écrasés. Escargots mal inspirés, lombrics malchanceux, insectes volants ou non, veinent le bitume de multiples taches, de couleurs variées. De place en place gît une victime plus volumineuse de la mécanisation automobile : hérisson qui a cru ses épines capables de le protéger, lapin qui n’a pas sauté du bon côté, chat surpris, chien trop confiant.

En fin d’après-midi, les nuages crèvent enfin. De grosses gouttes s’abattent sur la route et sur moi ; une pluie lourde qui, au moins, effacera un peu les traces de l’hécatombe.

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