Éloge de la fuite

Traversée Nord-Sud, étape n°17: Gisors -> La Roche-Guyon (jeudi 14 octobre 2010).
Vous pouvez aussi voir ici la liste de toutes les étapes de la Traversée Nord-Sud
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Fragile lumière au bout du tunnel

Le centre de Gisors, autour du château qui le domine, paraît de prime abord un calme centre-ville, celui d’une ancienne cité que les années ont fait évoluer en une petite ville provinciale bourgeoise. Sauf que l’impression que j’ai eue hier, en traversant la « banlieue est » de la ville, d’arriver dans une zone défavorisée du « neuf-trois », va se confirmer ce matin.

En sortant de la boulangerie où je viens d’acheter un sandwich, j’entends sur ma droite une clameur qui s’amplifie rapidement. À quelques dizaines de mètres, une centaine de jeunes gens avancent dans la rue en criant « Sarko, m’entends-tu ? » et en chantant « On va, on va, on va tout casser » sur l’air des lampions. Et, en effet, ils cassent. Les vitrines de la rue sont brisées les unes après les autres tandis que les commerçants essaient de baisser à temps leur rideau métallique.

Je file sur la gauche et rejoins la place de l’Hôtel de Ville où la maréchaussée en uniforme (cinq ou six jeunes gens à l’air affolé) est en position, derrière deux voitures bleues placées en travers de la chaussée. Cherchant à comprendre comment faire marcher son pulvérisateur, un policier se projette à la figure une giclée de gaz lacrymogène et doit opérer un repli stratégique, guidé par un collègue, pour se laver les yeux. La tension se relâche un peu devant cet épisode du « Gendarme de Gisors ».

Pendant ce temps, les premiers manifestants sont arrivés à proximité de la place. Ils ont entre 15 et 30 ans avec un bon tiers de filles. Certains ont le bas de la figure caché par un foulard. Je ne me risque pas à sortir mon appareil photo. Aucune banderole, aucun slogan politique – injurier Sarkozy en 2010, ce n’est plus de la politique – seulement des cris de colère et ce « on va tout casser » qui n’est pas une vaine menace.

C’est à la fois triste et inquiétant. Je ne veux pas savoir la suite, je fuis. Je tourne les talons et mets le cap vers le sud-ouest. Lorgnant sur ma dégaine et mon sac à dos, un passant me demande où je vais : « Vers la vallée de l’Epte jusqu’à la Roche-Guyon ». « Vous avez bien raison, c’est joli là-bas. Ici, ce n’est plus la Normandie, c’est la banlieue parisienne ; mais c’est pas Neuilly, hein ! »

Éloge de la fuite (Henri Laborit)
« Rester normal, c’est d’abord rester normal par rapport à soi-même. […]
Se soumettre c’est accepter, avec la soumission, la pathologie psychosomatique qui découle forcément de l’impossibilité d’agir suivant ses pulsions. Se révolter, c’est courir à sa perte, car la révolte si elle se réalise en groupe, retrouve aussitôt une échelle hiérarchique de soumission à l’intérieur du groupe, et la révolte, seule, aboutit rapidement à la suppression du révolté par la généralité anormale qui se croit détentrice de la normalité. Il ne reste plus que la fuite. […]
Ce comportement de fuite sera le seul à permettre de demeurer normal par rapport à soi-même, aussi longtemps que la majorité des hommes qui se considèrent normaux tenteront sans succès de le devenir en cherchant à établir leur dominance, individuelle, de groupe, de classe, de nation, de blocs de nations, etc. »
Henri Laborit — Éloge de la fuite (Folio essais, 1976)

Depuis une semaine, je vivais en dehors de l’actualité mais, une fois n’est pas coutume, j’irai dans la soirée chercher des informations sur Internet. Rien sur Gisors en particulier. Partout en France aujourd’hui, « les lycéens ont manifesté contre la réforme des retraites, parfois violemment ». M’est avis que la réforme des retraites a bon dos. Les jeunes gens de ce matin, souvent trop âgés pour être des lycéens, n’ont pas lancé un seul slogan à ce propos. Je crois plutôt qu’ils exprimaient comme ils le pouvaient leur ras-le-bol, leur désespoir et leur colère envers une société qui les a oubliés et ne leur fait espérer aucun avenir.

6 commentaires


  • Lignesbleues

    blog.ac-rouen.fr/ecocine/files/livretdvd3945.pdf

    dommage, je n’ai pas trouvé sur le net d’extraits de films que j’ai vus : Gisors juste avant et pendant la guerre, très émouvants. Allez, un jour peut être vous y retournerez ?

    Lundi 31 janvier 2011
  • Merci pour le lien. 65 ans plus tard, Gisors n’a pas l’aspect d’une ville reconstruite comme Grande-Synthe par exemple, qui est une ville meurtrie mais dynamique. Je ne crois pas qu’il faille aller chercher aussi loin les raisons d’une telle « zonification » de la ville en dehors des abords immédiats du château. L’architecture n’y est pas vraiment différente d’autres villes que j’ai traversée ; il y a des zones commerciales ailleurs aussi. La proximité relative de Paris n’est pas une raison suffisante non plus. Peut-être faudrait-il aller chercher du côté de l’action ou inaction des édiles des dernières décennies (dont j’ignore tout) mais cela ne m’intéresse pas vraiment. Quant à retourner à Gisors, ma foi, pourquoi pas pour visiter le château quand ce sera possible (visite guidée obligatoire, horaires restreints, fermé en hiver, no comment).

    Lundi 31 janvier 2011
  • Terrifiant. On doit être surpris quand on part vers une marche sereine et qu’on tombe ainsi sur un réel si agressif. Cela me fait penser à la notion de frontière, la frontière invisible, insaisissable. On est dans un monde stable et puis tout à coup, tout bascule.

    Mercredi 2 février 2011
    • Ça a été un retour un peu brutal au « monde normal », en effet ! Mais heureusement, j’ai pu regagner mon monde hors du monde le jour même (je n’ai pas lu le livre de R. Debray)

      Mercredi 2 février 2011
  • JD

    c’est bien, le réel: ça nous oblige à sortir d’une bulle d’idéal, tout se mêle donc, et la vie est plus vraie ainsi: elle a froid, elle cogne, elle pue parfois, et … la gendarmerie balance des gaz lacrymogènes (en Ardèche par ex). Chez Delerm (mais pas chez Le Clézio ni Neruda ou même Proust), le réel manque, et l’époque aussi; si bien qu’à vouloir être intemporel il est souvent hors sujet. Ca fait penser à la photo actuelle où nous pouvons tout photographier pourvu qu’on ne prenne pas les gens, qui eux sont bien réels !

    Mercredi 2 février 2011
  • Les gens, ce n’est pas la société, et la société ce n’est pas le réel ; elle n’en est qu’une partie. La mettre à l’écart, c’est se masquer une partie de ce qui est, mais lui accorder trop d’importance, c’est s’amputer d’une part de notre humanité.

    Jeudi 3 février 2011

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