Les 5 sens à Paris — L’ouïe

Sur le boulevard Saint-Germain

Avril est spécial cette année : c’est le printemps, mais un printemps qui se prend pour l’été. C’est samedi, il fait beau, il fait chaud. Appareil photo en bandoulière, tu te balades au Quartier latin en prenant tout ton temps.

Au coin d’une rue piétonne, te voilà enveloppé par le son d’un saxophone. Tu t’arrêtes et l’écoutes une minute. Avec un sourire, tu déposes une pièce dans la casquette posée aux pieds du musicien. « Jolie musique ! ». Un clin d’œil, un hochement de tête, il te remercie sans cesser de jouer tandis que tu t’éloignes.

Le son de l’instrument s’estompe comme tu te rapproches du Boulevard Saint-Germain. Les vagues d’automobiles grondent sur la chaussée. Sur le trottoir, les passants s’agglutinent aux terrasses des cafés et devant les vitrines. Des touristes, des tas de touristes qui profitent de la ville sous les rayons du soleil. Saint-Germain est polyglotte : français, anglais, italien, japonais, espagnol… Les langues se mêlent et s’entremêlent, les voix indistinctes se confondent en un brouhaha joyeux.

Tu traverses au feu rouge et pénètres dans un jardin public. Le bruit du boulevard se fait presque oublier, le chant des oiseaux est audible à nouveau. Des parents poussent des balançoires. « Plus fort, Papa, plus fort ! » Rires et cris joyeux. Dans un coin du square, là-bas, un manège de chevaux de bois. La musique acidulée qui s’en échappe accompagne la ronde des enfants sérieux et concentrés qui tournent en silence.

Une femme marche dans la petite rue qui longe le jardin. Ses talons sonnent sur le trottoir. Rien de tel que les pavés de Paris pour faire résonner des talons aiguilles. Il n’est pas difficile de comprendre d’où viennent les jolies jambes de tant de Parisiennes : sur le pavé des rues ou dans les escaliers de Montmartre, les femmes à Paris entretiennent leurs jambes mieux que nulle part ailleurs.

Les 5 sens à Paris — La vue

La Seine à Paris

« Ah, Paris ! La Tour Eiffel, le Louvre… Un jour, j’irai là-bas ! Mais dis-moi, quand j’y serai, qu’est-ce qu’il ne faudra pas que je rate ? Qu’est-ce que je devrai absolument voir ? »

Quiconque a l’habitude de voyager au loin connaît ce genre de questions posées par les personnes qui apprennent que l’on vit à Paris. On énumère alors la Tour Eiffel, les Champs-Élysées, Notre-Dame, le Louvre, le Quartier latin, etc. Pourtant, Paris est bien plus que la juxtaposition de monuments et d’endroits pittoresques. Il faudrait pouvoir expliquer que cette ville est un tout, presque une personne avec son identité, son âme construites au fil des siècles.

Les Parisiens ont la réputation de n’être pas tendres mais certains coins de leur ville ont une atmosphère romantique qu’on ne retrouve nulle part ailleurs. Peu d’endroits au monde sont plus adaptés à une balade en amoureux que les quais piétonniers du bord de Seine : on s’y promène seuls au monde, comme tous les autres couples que l’on y croise.

Paris, rue de Rennes
La nuit, après la pluie, la ville luit au fond de l’ombre qui la noie. Sous le soleil, sa couleur hésite entre beige et gris perle, un gris lumineux comme l’intérieur d’une huître. Les immeubles haussmanniens ont un tel talent pour attraper la lumière qu’ils semblent n’avoir été bâtis que pour être photographiés en noir et blanc.

Ce n’est pas un hasard si tant de photographes ont arpenté les rues de la ville pour en faire le portrait, en saisir les jeux d’ombre et de lumière, les noirs mouillés et les niveaux de gris.

Parfois, lorsque je traverse la Seine, je réalise soudain une fois de plus et comme par inadvertance à quel point le panorama que j’ai sous les yeux et auquel je me suis habitué au fil des années est magnifique. Je me rends compte à nouveau de l’extraordinaire lumière qui éclaire le fleuve et sa ville. Pour quelques instants, je retrouve un œil neuf.

Immobile au bord de l’eau sombre sur laquelle péniches et bateaux-mouches passent lentement, près du pont de pierre qui sert de trait d’union entre les deux rives, je fais une fois de plus l’expérience de la beauté calme, à deux pas de la foule et du bruit. Je redécouvre la paix qui se niche au sein des endroits les plus improbables de ce monde tourmenté.

Sept heures du matin, Vancouver

À Vancouver

J’ai déplié à grand-peine le journal sur la petite table ronde, entre un pot de beurre et une assiette avec des toasts et des croissants. Un mug de thé dans la main droite, je tourne les pages avec la gauche, tout en buvant, à petites gorgées, le breuvage chaud et un peu âcre. Il y a vraiment des tas de choses horribles dans les journaux. De la politique. Des crimes. Des guerres. Des cataclysmes.


Déjeuner en paix
(Stephan Eicher)

C’est le matin à Vancouver. Dans ma chambre d’hôtel, au vingtième étage, je parcours l’exemplaire du journal The Province que le garçon d’étage a apporté avec le petit déjeuner. Ça devient quelque chose de spécial, un journal, quand on le lit en prenant son petit déjeuner. Ça sent les oeufs au plat et le thé. Et le jus d’orange. Et le beurre, aussi. Dans un tel bain d’odeurs douillettes, comment des histoires de guerre pourraient-elles nous atteindre ?

Neuf heures du matin, New-York (Sempé)
9 h du matin, New-York
(Jean-Jacques Sempé)
Les news, bien sûr, sont en anglais, cela ajoute de la distance. Et puis, je ne suis pas à la maison. Les désastres d’aujourd’hui semblent moins réels, plus relatifs, plus lointains. « Au Japon, les survivants du tsunami peinent à envisager le futur ». Bon, je lirai ça plus tard, peut-être. « Vancouver célèbre son 125e anniversaire ». Bah. « L’OTAN détruit 25 tanks de Kadhafi près de Misrata ». Ah non, pas aujourd’hui S.V.P. « Aux Masters d’Augusta, Rory McIlroy conserve la tête après trois jours de compétition ». Ah, très bien, page 25, allons-y voir. Ensuite, j’irai faire un tour sur les pages Culture. Et je jetterai un coup d’oeil à la météo aussi.

Sept heures. Il est encore tôt et il bruine. J’irai au Vancouver Convention Centre tout à l’heure. Après tout, ce dimanche de travail peut bien m’attendre cinq minutes de plus, rien ne presse.

Le printemps à Paris

Le Printemps dans un square de Paris

Le printemps est arrivé d’un seul coup. Comme un fils prodigue attendu depuis trop longtemps, il est enfin revenu, après un hiver interminable. Neige, gelées, verglas en décembre. Grisaille et pluie ensuite, comme un mois de novembre qui n’en finissait pas.

Mais aujourd’hui, ça y est, l’hiver est oublié. Le calendrier n’a pas menti, l’équinoxe est passé, et le printemps est là. Les couleurs de nouveau envahissent la ville. Les branches se garnissent de pousses vert tendre, les buissons de forsythias déploient leur feuilles jaunes, les fleurs recommencent à habiller les jardins publics.

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Equinox (John Coltrane)

Ce jeune printemps est même un peu fou, il va trop loin. Il n’a pas seulement fait beau et ensoleillé aujourd’hui, il a fait vraiment chaud. Vingt-cinq degrés ou plus, on se serait cru en juin.

Certes, il fait encore frais le matin. Il ne se passera sans doute pas longtemps avant qu’il se remette à pleuvoir, avril commence à peine. Pourtant, cet après-midi, les lunettes de soleil étaient de retour dans les rues de Paris. Les chemises légères et les tee-shirts s’étaient échappés des placards où les manteaux les avaient remplacés. On pouvait de nouveau entrevoir la gracieuse silhouette des Parisiennes sous leurs robes légères.

Bienvenue, cher printemps. C’est si bon de te revoir enfin.

Un œil neuf

Aux îles Lofoten, août 2006
Îles Lofoten, août 2006

Grand braquet, petit braquet, grand braquet de nouveau. Les chemins de Vestvågøy montent et descendent sans cesse et les pentes sont abruptes. D’un fjord à l’autre, entre les bras de mer qui séparent les îles, sur des routes désertes et des chemins de terre, ça grimpe : aux Lofoten, les montagnes plongent droit dans la mer.

À vélo aux Lofoten
À la fin d’une longue descente, un virage et… surprise ! une ébauche de plat, un répit entre la roche et l’eau, une plage. Du sable et des rochers qui semblent juste posés sur les vaguelettes, comme des tables où manger un morceau, comme des lits sur lesquels faire un somme.

Pas un bruit, pas un bateau, pas même un oiseau. Personne. Je m’allonge et m’endors. Vingt minutes de sieste, d’un vrai sommeil profond. Quand mes paupières s’ouvrent, c’est pour revoir la mer, les rochers, et des montagnes au loin.

Au loin, mais paraissant tout près à travers l’air limpide. Suis-je bien réveillé ou est-ce encore un rêve ?
— Est-ce que tu te rends compte de la chance que tu as de vivre dans un pareil endroit et de pouvoir contempler tous les jours des paysages aussi magnifiques ?
— J’essaie, mais tu sais, je suis souvent bien trop occupée pour pouvoir prendre le temps d’admirer le paysage.

Pourquoi en serait-il autrement… L’érosion des sensations est la même partout. Le Parisien qui conduit sur les Champs-Elysées regarde les feux rouges, les piétons qui traversent, les autres automobiles — j’admets que c’est prudent — sans plus admirer la perspective de la « plus belle avenue du monde », les hiéroglyphes de l’Obélisque ou les bas-reliefs de l’Arc de Triomphe. Cela fait partie du décor, il ne les voit plus.

Comment faire pour voir encore les lieux où nous vivons, pour continuer d’admirer les beautés du quotidien ? Comment les regarder avec l’émerveillement de l’étranger qui les découvre ? Comment retrouver un œil neuf ?

Changement de paradigme

Dilbert de Scott Adams

Cette fois, ça y est, j’ai sauté le pas. Il y a longtemps que j’hésitais, mais tout le monde en parlait avec insistance et passion : les scientifiques, les sociologues, les économistes, les hommes politiques, les médecins, les écologistes, les hommes d’affaires, tous ceux qui comptent, quoi. Alors voilà, ça y est, j’ai osé. J’ai cessé de tergiverser, j’ai franchi le Rubicon. Hier soir, avant de me coucher, j’ai changé de paradigme.

Et ce matin… aaahhHHH, ce matin ! Lorsque je me suis réveillé, tout était différent, le monde avait changé. Je ne dirais pas qu’il était meilleur, non, je ne peux pas dire ça, mais il n’était plus le même. Les choses étaient plus… ou plutôt, elles étaient moins… enfin, c’était différent, complètement différent. De toute façon, c’était devenu indispensable. Il fallait que je me décide, avant qu’il soit trop tard. Et maintenant que c’est fait, je me sens mieux, vraiment mieux. J’espère simplement que je ne regretterai pas trop mon ancien paradigme. Depuis le temps que je vivais avec, je m’y étais habitué.

La langue des fées

Vvelios
Si vous croyez que le dessin ci-contre représente des lianes ou des racines, vous avez tout faux : ce sont des mots. Il s’agit du titre et des premières paroles d’une chanson du groupe russe Caprice, « Vvelios ».

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Traduit dans notre alphabet, voilà ce que cela donne :

Vvelios — Santerio sa, Santareo aa, Silar Ieqo
Tilureo ar, To sainteri ar, O-leriam, Sa doles
To le vvaielim, Rraielim, A Silar, Re torpem, A Silar

Si vous ne reconnaissez pas la langue utilisée dans ce morceau, rassurez-vous, c’est normal. Il s’agit de la langue des fées, le Laoris. Le titre du morceau, Vvelios , signifie d’ailleurs « Découvrez le Loaris » en Laoris.

Chacun sait que les fées sont beaucoup moins logiques et sans doute moins intelligentes que les humains. Elles ont en revanche un sens artistique bien plus développé que le nôtre, et leur musique paraît encore plus aérienne lorsqu’elle est chantée en Laoris.
Alphabet Laoris
Peut-être savez-vous aussi que l’alphabet Laoris, le vva, comprend 14 consonnes et 5 voyelles. Les lettres de chaque mot sont écrites de part et d’autre d’une ligne ondulée verticale, la tige (sulia en Laoris), et le texte se lit de haut en bas le long de chaque sulia.

Les consonnes ont une position constante sur la sulia. La lettre f, par exemple, est représentée par une feuille sur son bord gauche, tandis que la lettre n est une petite branche fourchue sur son bord droit. Les voyelles, en revanche, peuvent être écrites à droite ou à gauche de la sulia, selon la position de la consonne la plus proche.

Le texte intégral de Vvelios et d’autres chansons de Caprice en Laoris, ainsi que leur traduction en anglais, se trouvent sur leur site. Si le langage des fées vous intéresse, vous pouvez approfondir ici votre connaissance de sa grammaire, et même télécharger un dictionnaire Anglais-Laoris.

Grâce à quoi vous devriez être parfaitement à l’aise pour faire une petite causette avec la prochaine fée que vous rencontrerez.

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Post Scriptum humain : La musique de Caprice est composée par Anton Brejestovski, qui tient aussi les claviers dans le groupe. C’est une musique néoclassique surtout acoustique — harpe, flûte, clarinette, basson, violon, violoncelle — avec un soupçon d’électronique et la jolie voix de soprano d’Irina Brejestovskaya. Anton Brejestovski, qui est par ailleurs diplômé en linguistique, a aussi inventé le Laoris et son original système d’écriture.

La Russie du Tsar en couleurs

Sergueï Prokoudine-Gorski au bord de la rivière Korolistskali (entre 1907 et 1915)

Non, ce n’est pas Anton Tchekhov qui se repose au bord de cette rivière, mais c’est la même époque, et c’est bien la Russie. La photographie en couleurs ci-dessus date du tout début du vingtième siècle. Le randonneur en costume et chapeau qui se prend lui-même en photo est Mikhaïlovitch Prokoudine-Gorski, l’inventeur du procédé utilisé ici. En France au même moment, les frères Lumière créent l’autochrome, première technique industrielle de photographie en couleurs.

En 1909, Sergueï Prokoudine-Gorski est chargé par Nicolas II, Tsar de toutes les Russies, de parcourir le pays pour réaliser un inventaire en images de l’empire, destiné à l’éducation des écoliers. Cela durera plus de 6 ans et aboutira à une collection d’images témoignant de la fin d’un monde, véritable reportage photographique sur ce qui va en grande partie disparaître avec la révolution de 1917.

Mohamed Alim Khan, émir de Boukhara

Cet imposant monsieur tout habillé de bleu n’est pas n’importe qui : c’est Mohamed Alim Khan, émir du Khanat de Boukhara, état indépendant qui fait maintenant partie de l’Ousbékistan. Qui pourrait croire que cette photo a été prise en 1911, il y a juste cent ans ? Ses couleurs éclatantes apportent à son modèle une réalité que les habituels clichés de l’époque, en noir et blanc ou en tirage sépia, sont souvent loin de pouvoir approcher.

Trois images primaires pour une image en couleur

Sergueï Prokoudine-Gorski ne prenait pas réellement de photographies en couleurs, car il ne savait pas réaliser de tirages papier de ses clichés. Sa méthode consistait à projeter sur un écran les images qu’il avait prises, comme des diapositives. Il prenait successivement trois clichés en noir et blanc de la même scène à travers trois filtres, rouge, vert et bleu (les trois couleurs primaires). Il projetait ensuite simultanément les trois images à travers trois filtres des mêmes couleurs pour obtenir sur l’écran une seule image polychrome.

Après la révolution, il quitta la Russie et émigra en France où il vécut jusqu’à sa mort en 1944. Quelques années plus tard, ses héritiers vendirent la totalité de sa collection de plaques photographiques à la Librairie du Congrès des Etats-Unis. C’est à partir de ce matériel que fut organisée en 2001 à Washington une exposition intitulée « The Empire that was Russia », comportant 122 clichés.

Depuis lors, la totalité des plaques (environ 2000 images) a été reproduite en images numériques librement accessibles sur Internet. Ne vous privez pas d’un voyage à travers le temps et l’espace vers ce que fut la Russie, ses monuments et ses campagnes, et vers toutes les personnes que ces photographies font revivre.

Le plancher de Jeannot

Le plancher de Jeannot, rue Cabanis, Paris

Trois grands panneaux sont dressés au bord du trottoir, non loin de l’entrée de l’Hôpital Sainte-Anne, rue Cabanis à Paris. Pour peu qu’on ait la curiosité de traverser la rue pour y voir de plus près, on se rend compte qu’il ne s’agit pas de banals panneaux Decaux mais que ces trois grandes vitrines protègent des lattes de parquet sur lesquelles un texte est gravé. Des mots se suivent, formant des phrases avec peu de syntaxe et pas de ponctuation, d’où suintent la douleur, le secret, les hallucinations… la folie, envahissant ce qui fut un jour le plancher de la chambre de Jeannot.

Le plancher de Jeannot (détail)
Jeannot qui ? On ne sait pas. Les fous n’ont apparemment pas droit à une identité, même quand leurs oeuvres sont exposées. Ce qu’on sait, c’est que Jeannot X., né en 1939, était le fils de paysans du Béarn. À vingt ans, comme bien d’autres, il est envoyé en Algérie pour assurer des « opérations de maintien de l’ordre ». C’est là-bas qu’il apprend le suicide de son père. Il rentre alors au pays pour reprendre l’exploitation de la ferme familiale avec sa mère et Paule, sa soeur aînée.

Lorsque sa mère meurt à son tour, Paule et lui l’enterrent sous les escaliers de leur maison. Jeannot se cloître ensuite dans sa chambre et n’en sortira plus. Il cesse pratiquement de s’alimenter et meurt à son tour quelques mois plus tard, ayant passé les dernières semaines de sa vie à graver des phrases démentes dans le plancher de sa chambre.

C’est un dur parquet de chêne, et y graver des mots à la main fut sans doute exténuant. Il y perçait d’abord des trous avec une vrille, qu’il reliait ensuite avec une gouge. Au total, il écrivit ainsi quatre-vingt lignes de délire sur le Pape, Hitler, les juifs, la résistance, et sur les « machines infernales qui contrôlent les humains ».

Texte (extrait)

Jean Dubuffet n’avait évidemment jamais entendu parler du Plancher de Jeannot puisqu’il est mort en 1985, huit ans avant qu’il ne soit découvert. Mais, dès 1945, il avait créé le concept et le nom d’Art Brut pour désigner des oeuvres créées en dehors de la culture officielle, et tout particulièrement par les pensionnaires d’hôpitaux psychiatriques. Il y voyait « l’opération artistique toute pure, brute, réinventée dans l’entier de toutes les phases par son auteur, à partir seulement de ses propres impulsions ».

Dubuffet fut à l’origine de la création du Musée de l’Art Brut de Lausanne, dont la collection inaugurée en 1976 compte maintenant autour de 35.000 pièces dont les auteurs sont des autodidactes ayant « échappé pour diverses raisons au conditionnement culturel et au conformisme social » : des détenus, des pensionnaires d’hôpitaux psychiatriques, des solitaires, des marginaux.

L'Art Brut (Lucienne Peiry)
« Ce qui fait le prix de vos dessins est qu’ils ont été faits dans la solitude et sans autre souci que votre propre enchantement et s’il venaient à être faits dans la suite d’une manière moins pure, il risqueraient de perdre en partie ce ce qu’il y a en eux de plus précieux. [...] Introduites dans ce circuit, vos productions perdront, dans l’optique de l’Art Brut, la proportion de prestige et de valeur correspondant juste à celle qu’elles acquerront dans l’optique des milieux culturels. [...] Vous ne pouvez pas être un créateur et être salué par le public à ce titre [...] Il faut choisir entre faire de l’art et être tenu pour un artiste. L’un exclut l’autre. »
Jean Dubuffet, cité par Lucienne Peiry — L’Art Brut (Flammarion, 2006)

Lorsque le plancher de Jeannot a été exposé à la Bibliothèque nationale de France il y a 5 ou 6 ans, certaines personnes se sont demandées s’il s’agissait vraiment d’art : la folie peut-elle être artistique ?

Sans être aussi extrémiste que Dubuffet à propos de l’avis du public, on peut être d’accord avec l’idée qu’une oeuvre d’art n’a pas besoin, pour être reconnue comme telle, d’avoir été créée dans le but d’être vue. Et peut-être même n’est-il pas nécessaire qu’elle ait été créée avec une intention artistique. Le monde de la folie est un autre monde, et ce plancher gravé semble appartenir à une autre dimension.

Peindre l’Alzheimer : William Utermohlen

William Utermohlen — Autoportrait, 1967 (détail)

La mort de l’actrice Annie Girardot a récemment attiré l’attention du public sur la fréquence croissante de la maladie d’Alzheimer, maladie neurodégénérative qui touche plus de huit cent mille personnes en France.

J’ai assisté il y quelques années, lors de la présentation du Plan Alzheimer 2008-2012, à une exposition organisée à la Cité des Sciences de Paris par l’association France Alzheimer. Elle était consacrée aux oeuvres peintes au cours des dernières années de sa vie par l’artiste américain William Utermohlen, décédé de la maladie en mars 2007.

William Utermohlen — Blue Skies (1995)
Blue Skies (1995)
Blue Skies date de 1995. William Utermohlen a alors 62 ans. Il vient d’apprendre qu’il est atteint de la maladie d’Alzheimer.

Une telle annonce est évidemment dévastatrice. L’artiste se représente prostré, assis devant une table de son atelier. Le temps paraît suspendu. Une espèce de grand vasistas est ouvert dans le toit, juste au-dessus de sa tête. La vaste ouverture laisse apparaître un ciel de la même couleur bleu nuit que son pull-over et que le sol de la pièce dans laquelle il est assis.

C’est à un ciel vide, dans lequel aucune étoile ne luit, que cette ouverture donne accès tel le trou béant par lequel il sait que son esprit va progressivement s’échapper.

William Utermohlen — Autoportrait au chevalet, jaune et vert (1996)
1996
Ce tableau est un tournant dans l’oeuvre d’Utermohlen. À partir de ce moment, il va essayer de comprendre la maladie dont il est atteint et, peut-être, de l’apprivoiser, en se peignant lui-même tel qu’il se voit et tel qu’il reste capable de se représenter.

William Utermohlen — Autoportrait en vert (1997)
1997
Ses autoportraits successifs, de 1995 à 2000, accompagnent son enfoncement irréversible dans la démence.

Malgré la perte progressive de sa mémoire, l’apparition de troubles de la parole et d’une confusion tempo-spatiale, malgré la difficulté croissante à reconnaître les gens et les objets y compris ses propres outils de peintre, il continue à peindre aussi longtemps qu’il le peut.

William Utermohlen — Autoportrait au chevalet (1998)
1998
Ses toiles révèlent les sentiments qui s’entrechoquent chez l’artiste aux prises avec une maladie qu’il n’a aucun espoir de vaincre : la colère, la détresse, l’abattement, la résignation.

William Utermohlen — Autoportrait effacé (1999)
1999
Au fur et à mesure que la maladie progresse, ses tableaux se modifient. Leur taille diminue, leurs détails deviennent de plus en plus imprécis et leur trait de plus en plus épais.

Le dernier tableau de William Utermohlen, « Head, August 30 » a été peint le 30 août 2000.

William Utermohlen — Head, August 30 (2000)
2000
Il ne sera plus jamais capable de tenir un pinceau jusqu’à son décès, en Mars 2007.

On estime à trente millions le nombre de personnes dans le monde actuellement atteintes de la maladie d’Alzheimer. On prévoit qu’elles seront environ trois cent millions en 2050 si une prévention ou des traitements vraiment efficaces n’ont pas été découverts d’ici là.

Il n’est probablement pas inutile de souligner que le mot « elles » inclut un certain nombre d’entre nous.

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