Beat Generation

Manuscrit de Sur la route
J’ai regardé récemment sur le web une vieille émission télé de Radio-Canada au cours de laquelle Jack Kerouac était interrogé en français, sa langue maternelle, sur son enfance, ses voyages et sur la « Beat Generation », une expression qu’il a inventée. L’enregistrement date de 1967. A cette époque, l’écrivain avait 45 ans et son alcoolisme avait déjà fait beaucoup de dégâts (il est mort en 1969 d’une hémorragie digestive compliquant une cirrhose alcoolique). L’émission vaut toutefois largement la peine d’être regardée (cliquer ici).

Jean-Louis Lebris de Kerouac est né à Lowell, Massachussetts, dans une famille de Canadiens français, quelques années après que ses parents ont quitté le Québec pour chercher un emploi en Nouvelle-Angleterre, comme beaucoup d’autres Québécois de leur génération. La famille Le Bihan de Kervoach était originaire de Huelgoat, dans le Finistère. « Ti-Jean » Kerouac ne commença à apprendre l’anglais qu’à partir de six ans, et ne parla jamais chez ses parents autrement qu’en français (ou, plus précisément, en joual).

L’expression « Beat Génération » fait principalement référence à un petit groupe de poètes et écrivains américains des années cinquante : Jack Kerouac lui-même, William S. Burroughs, Allen Ginsberg et Gregory Corso. Dans son interview à la télévision québécoise, Jack Kerouac explique qu’il a forgé ce terme comme une triple référence : d’une part aux pauvres de son pays, particulièrement les noirs, harassés de travail (« dead-beat » en argot américain veut dire « crevé », « éreinté »), ensuite au Jazz (« the beat » signifie « le rythme »), et enfin à la béatitude religieuse… et que l’idée lui en est venue alors qu’il se trouvait dans une église catholique.

Autant Kerouc se réclamait de la « Beat Generation » autant il détestait le mot « Beatnik », inventé en 1958 par un journaliste du San Francisco Chronicle’s avec une intention clairement péjorative : c’était en effet une référence transparente au satellite russe Spoutnik, qui cherchait à faire passer l’idée que les Beatniks, d’une part se plaçaient en dehors du cours normal de la société, ce qui était sans conteste vrai, et d’autre part qu’ils étaient pro-communistes, ce qui était faux ; il y a peu de ressemblances entre la philosophie des Beatniks et celle des communistes, en dehors d’une antipathie commune pour le consumérisme et le capitalisme.

En dépit de ce sous-entendu péjoratif, le mot « Beatnik » est rapidement devenu un label revendiqué par ce nouveau stéréotype d’hommes portant le bouc et le bérêt, et de femmes aux longs cheveux habillées de fuseaux noirs. Les Beatniks étaient partisans de la déségrégation ; ils aimaient le jazz et étaient très ouverts à la musique et à la culture des noirs américains. Ils étaient ainsi considérablement en avance sur leur époque, et ils ouvrirent la voie à la génération suivante, les « Hippies » des années soixante.

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Photo : Une illustration de la méthode « d’écriture spontanée » utilisée par Kerouac : le manuscrit de Sur la route, dactylographié sur un rouleau de papier de près de 40 mètres de long.

Voyages avec un âne

R.L. Stevenson — Voyages avec un âne dans les Cévennes


Je savoure en ce moment la lecture d’un délicieux récit de Robert-Louis Stevenson, Voyages avec un âne dans les Cévennes (1), livre de jeunesse du futur auteur de L’île au trésor et de L’étrange cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde.

Il y raconte son périple de deux semaines dans les Cévennes, de Monastier à Saint-Jean-du-Gard, avec pour seule compagne une ânesse baptisée Modestine, « pas beaucoup plus grosse qu’un chien, de la couleur d’une souris, avec un regard plein de bonté et une machoîre inférieure bien dessinée. Il y avait autour de la coquine quelque chose de simple, de racé, une élégance puritaine, qui frappa mon imagination ».

La ‘coquine’, en effet, lui en fait voir de rudes, mais le jeune Stevenson découvre au cours de son périple l’empathie des rencontres, la magie des paysages, l’ivresse de la liberté.

Cette marche au pays des camisards lui fournit le matériau d’un livre revigorant, drôle et optimiste, qui est aussi l’un des premiers textes où la marche et le bivouac soient décrits comme des sources de plaisir et non comme un moyen fastidieux de se déplacer d’un endroit à un autre.

Lorsqu’il prépare son périple, il fait par exemple fabriquer par un artisan local un sac « en bâche verte imperméable à l’extérieur et en fourrure de mouton bleue à l’intérieur, commode comme valise, sec et chaud comme lit », bref ce qu’on peut considérer comme le premier sac de couchage de randonneur.

En fait, en cet automne 1878, Robert-Louis Stevenson invente un nouveau loisir, la randonnée pédestre, sans savoir qu’un jour le GR70 alias Chemin de Stevenson qui suit le tracé de son périple serait l’un des chemins de grande randonnée français les plus populaires parmi les marcheurs de tout poil.

(1) Une « édition critique à partir du manuscrit intégral », qui inclut aussi les dessins, lettres et documents divers rapportés de son voyage par Robert-Louis Stevenson est publiée par le Club Cévenol sous le titre Journal de route en Cévennes (Éd. Privat, 2008)

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Photo : Couverture de Voyages avec un âne dans les Cévennes (Coll. 10/18, éd. 2007), détail de la toile de Mark Aldlington intitulée Wild Ass, Rann of Kutch (collection privée  / The Bridgeman Art Library).

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