À pied, de Paris au Salento : Latium


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J 98 – Mercredi 26 mai 2021
Piediluco -> Poggio Bustone (km 2.270)


Poggio Bustone.

Dans le village de ma famille paternelle, il y avait lorsque j’étais enfant (et il y a toujours) un énorme tilleul dont la tradition locale affirmait qu’il avait été planté par Sully lui-même. Qu’un tilleul ait 500 ans, soit, mais même tout petit je ne pouvais croire que le premier ministre d’Henri IV se soit donné la peine de venir planter lui-même un arbre dans un petit village de la Creuse.

Aussi, lorsque j’ai vu que sur le trajet de l’étape du jour de la Via di Francesco se trouvaient plusieurs kilomètres d’une route très abrupte dont le seul but était de faire passer les pèlerins devant « le Hêtre de Saint-François », mon sang n’a fait qu’un tour et j’ai décidé de trouver un autre chemin, même si l’histoire est édifiante : surpris par une forte tempête alors qu’il passait par là, Saint François aurait cherché à s’abriter sous un hêtre qui aurait alors miraculeusement plié ses branches pour le protéger des éléments. C’est pour passer devant ce hêtre (qui aurait donc 900 ans !) que la Via di Francesco grimpe jusqu’à 1100 mètres…

J’ai facilement trouvé sur la carte un chemin qui évitait ce sommet et en faisait le tour en suivant plus ou moins la courbe de niveau de 800 mètres. Je n’étais pas mécontent d’avoir trouvé ce raccourci où je me suis engagé avec confiance. Les ennuis ont commencé au bout d’un quart d’heure : le sentier dégagé s’est rétréci, j’ai dû enjamber un premier chablis, puis un deuxième, les arbres abattus en travers du chemin sont devenus si gros que j’ai dû à deux reprises les contourner en en faisant difficilement le tour par la pente, et puis le chemin s’est carrément interrompu dans des broussailles. Ma fierté était en jeu, il n’était pas question de faire demi-tour ! Je suis donc passé à travers les broussailles, branches et ronces mêlées. Cent mètres environ. Une heure et demie. Des griffures et égratignures partout sur les mains, le cou et même les bras et les jambes malgré le pantalon et les manches longues, et la poche en filet du sac à dos a un peu souffert… mais je suis passé ! Non mais.

Je n’y ai pas fait attention sur le moment, mais je crois bien que tous ces arbres abattus en travers du chemin pour m’empêcher de passer… c’étaient des hêtres.

J 99 – Jeudi 27 mai 2021
Poggio Bustone -> Rieti (km 2.290)


Cantalice.

Mon départ du beau village perché de Poggio Bustone a été accompagné ce matin pendant quelques mètres par le même très vieux chien, silencieux et gentil, qui m’avait accueilli hier à mon arrivée. Court sur pattes, le poil blanchi, il marchait lentement, sans gémir mais en ayant visiblement du mal à devoir obliger ses articulations douloureuses à grimper et redescendre tant de marches… Il m’a fait un peu de peine et en même temps je me suis dit qu’il avait probablement vécu une belle vie de chien. J’ai regretté après coup de ne pas avoir pensé à le photographier.

Je suis donc reparti sur la La Via Di Francesco et en même temps sur le Cammino di San Benedetto, puisque ces deux chemins partagent un tronçon commun entre Poggio Bustone et Rieti. On s’y perd un peu entre tous ces chemins de pèlerinage mais ils sont bien pratiques à suivre, et c’est d’ailleurs désormais sur ce chemin de Saint Benoît que je compte marcher jusqu’à Montecassino où il prend fin.

Alors que je n’avais rencontré aucun randonneur depuis Johann le Suisse à mon départ de Sienne il y a plus de dix jours, j’ai fait aujourd’hui plein de rencontres. J’ai d’abord croisé Donatella et Luigi, venant en sens inverse puisque partis de Rome en direction d’Assise, qui me « connaissaient » ainsi que mon périple grâce au groupe Via di Francesco, puis Rosa et Angelo Fabio qui est l’un des organisateurs de la Via Francigena del Sud et des Cammini del Sud. Quand je lui ai montré mon trajet prévisionnel, Angelo Fabio m’a alerté sur le fait de nombreux chemins n’étaient pas ou peu nettoyés dans le Sud, que cela s’était beaucoup aggravé depuis la pandémie et qu’il n’était pas certain, en particulier, qu’il reste beaucoup de chemins praticables en Calabre… Il a eu la gentillesse de me proposer de le contacter quand j’y serai pour tenter de me conseiller si besoin sur le parcours. On verra…

Ensuite, à Cantalice, Erico de l’Ostello San Felice All’Acqua qui connaissait lui aussi mon périple, m’a chaleureusement accueilli sur le pas de sa porte et insisté lui aussi pour que nous fassions des selfies.

En milieu d’après-midi je suis arrivé à Rieti où j’ai commencé par chercher un magasin où acheter une nouvelle paire de chaussettes, l’une d’entre elles ayant sévèrement pâti de mon accident de l’autre jour. Je n’ai guère eu de temps ensuite pour visiter Rieti et c’est dommage car son centre historique semble très beau. J’ai en tout cas pu voir matérialisée la position géographique exceptionnelle de la ville (qui est « il centro d’Italia ») par l’édicule circulaire situé Piazza San Rufo qui symbolise « l’umbilicus Italiae » décrit à l’époque romaine.

J 100 – Vendredi 28 mai 2021
Rieti -> Rocca Sinibalda (km 2.311)


Rocca Sinibalda.

Depuis quelques jours, les températures commencent à augmenter de manière sensible ; hier en milieu d’après-midi, les thermomètres indiquaient 29?C à Rieti. C’est encore très tolérable mais il est clair que cela ne fera que s’intensifier au fur et à mesure que le temps passera et que je descendrai vers le sud. Heureusement il n’y a pour le moment aucune difficulté à trouver de l’eau car de nombreuses fontaines jalonnent ces chemins de pèlerinage, et j’ai mon fidèle parapluie réfléchissant pour me protéger si besoin des trop fortes ardeurs du soleil.

Je ne m’étais pas rendu compte qu’à Poggio Bustone j’avais changé de région, passant de l’Ombrie au Latium, que les Italiens dénomment Lazio alors qu’en français on désigne toujours cette région par sa dénomination latine. La référence historique aux Romains était encore accentuée aujourd’hui par le fait de marcher en Sabine, le territoire du peuple des Sabins resté célèbre pour l’enlèvement de ses femmes par les Romains de Romulus peu après la Fondation de Rome. Le paysage change il est plus boisé et les habitations se font rares. Il n’y a plus comme auparavant un village perché sur chaque colline et d’ailleurs le Cammino di Benedetto n’en a traversé que deux aujourd’hui, Belmonte in Sabinia et Rocca Sinibaldia où je vais passer la nuit.

Dans la raide ascension vers Belmonte in Sabinia, la table de pique-nique avoisinant la fontaine où j’ai fait de l’eau était occupée par Elisabetta et Viola qui travaillaient très sérieusement en un endroit où l’on ne se serait pas attendu à voir des personnes étudier la bio-éthique ! À Rocca Sinibaldia j’ai été accueilli à la Locanda del Convento par Vittorio qui gère seul l’auberge, connaît plein d’histoires, parle un très bon français et nous a fait un excellent dîner. C’est bien agréable de ne pas dîner seul. Pour la première fois depuis que je suis reparti j’étais en effet attablé avec deux jeunes randonneuses, Elisa et Michela, venues de Trévise pour marcher ensemble quelques jours sur le Cammino di Benedetto. La soirée a été gaie et la conversation animée. Nous avons parlé de randonnée, de la beauté des paysages traversés, des langues française et italienne et de plein d’autres sujets… et nous avons très bien dîné.

J 101 – Samedi 29 mai 2021
Rocca Sinibalda -> Castel di Tora (km 2.326)


Posticciola et son pont romain.

J’ai bien peur que Francesco et Benedetto ne se soient ligués contre moi : une nouvelle fois aujourd’hui, un écart hors du sentier balisé a été sévèrement puni par une bonne heure de bagarre contre des broussailles, alors même que ce n’était pas volontairement que j’étais sorti du chemin consacré, mais par simple inadvertance.

La journée avait pourtant bien commencé. J’avais fait mes adieux à Elisa et Michela qui allaient retourner par le train chez elles à Trévise (trois trains successifs… sacré retour à la « vie normale ») et à notre excellent hôte Vittorio. Même le vieux chat de celui-ci, Semolino (18 ans) était là. J’avais envisagé de doubler l’étape du parcours officiel pour rejoindre dès ce soir Orvinio mais la petite forme dans laquelle je me trouve depuis quelques jours m’invitait plutôt à prendre un « nero day » (« near zero day » = journée de semi-repos) en m’arrêtant après 15 km vers Castel di Tora. En définitive, le chemin a décidé : je n’ai fait que 15 km mais ça n’a pas été de tout repos !

Les balises du Cammino de San Benedetto sont plus modestes en taille et en couleur que celles de la Via di Francesco (ce sont des sortes d’étiquettes brun et jaune) mais elles sont bien placées et c’est uniquement de ma faute si, je ne sais pas à quel endroit, j’ai forcément pris par distraction le mauvais côté d’un embranchement entre deux sentiers forestiers. Toujours est-il que le sentier sur lequel je marchais innocemment s’est rétréci peu à peu, les herbes sont devenues plus hautes, les branchages se sont rapprochés (« quand même, il est vraiment mal entretenu ce chemin ») et puis… plus de sentier. Le bon sens aurait voulu que je refasse à l’envers les 2 ou 3 km parcourus par erreur mais ça faisait beaucoup, et puis le GPS m’indiquait que je n’étais pas très loin de ce qui semblait être un bon chemin. Bref, la suite devient banale ces jours-ci : j’ai continué, je me suis accroché de partout, je suis tombé dans les ronces, puis à nouveau et lourdement sur des pierres, je me suis obstiné, j’ai fini par passer. « Tu aurais dû voir l’état du bonhomme ! » a dû raconter hilare Saint Benoît à son pote François en sirotant leurs bières sur une terrasse du paradis.

Inutile de dire que lorsque je suis passé en milieu d’après-midi devant un petit hôtel-restaurant sur les bords du Lago del Turano, j’y suis entré pour demander s’il leur restait une chambre de libre. Demain sera un autre jour.

J 102 – Dimanche 30 mai 2021
Castel di Tora -> Orvinio (km 2.345)


Au-dessus du Lago del Turano.

La météo ne s’était pas trompée : il a commencé à pleuvoir en fin de nuit et ce matin il pleuvait à verse. C’est donc avec tout l’attirail du randonneur sous la pluie que je me suis mis en route : veste et pantalon imperméables et parapluie attaché à la bretelle. Ainsi équipé, j’ai quitté les rives du lac de Turano pour entamer une longue montée vers le sommet du Mont Faite. J’avais un peu d’appréhension en raison de la contusion de cuisse gagnée hier lors de ma seconde chute, mais une fois échauffé elle ne m’a pas gêné. Cela a été une montée agréable, régulière, dans laquelle j’ai rapidement trouvé mon rythme.

Lorsque l’on fait des efforts avec des vêtements de pluie, (un exemple au hasard : grimper une longue côte), il arrive plus ou moins tardivement un moment où l’on est tout de même trempé ; si ce n’est pas par la pluie c’est par sa propre sueur. Mais aujourd’hui la pluie a eu la bonne idée de diminuer avant que ce moment n’arrive, ce qui m’a permis d’enlever veste et pantalon de pluie et de continuer en chemise, protégé par le seul parapluie (je ne sais pas si j’ai déjà dit que j’adore ce parapluie ?). Un peu plus tard le soleil est réapparu.

Il était environ 11 heures lorsque j’ai atteint le plateau verdoyant du sommet, un peu au dessus de 1.200 mètres. Il ne pleuvait plus, le ciel était en train de virer au bleu, j’ai entendu là mes premières cigales de l’année et la vue sur les vallées environnantes était somptueuse. De tels moments valent tous les efforts. C’était le moment de faire une pause déjeuner (semoule-saucisson mais je vais essayer les sardines, c’est promis) et une petite sieste de 20 minutes. Après quoi je me suis mis en route pour redescendre de l’autre côté les 700 mètres grimpés le matin.

Alors que j’étais encore bien au-dessus du village de Pozzaglia Sabina sont très nettement parvenus à mes oreilles le chant des fidèles assistant à la messe, puis le sermon du curé. De façon plus surprenante, cela a été suivi par la fanfare municipale et par des pétards et feux d’artifice. Une fois arrivé sur la place centrale, on m’a expliqué que les villageois célébraient aujourd’hui la fête de leur Sainte patronne, Santa Agostina Pietrantoni, née dans ce village dans la maison devant laquelle les feux d’artifice avaient été tiré. « Dommage que vous soyez arrivé juste un peu trop tard ! » « Mais non, rassurez-vous, depuis le haut de la montagne je n’ai rien manqué ! »

Avant-hier à Rocca Sinibaldia, mon hôte Vittorio m’avait recommandé, si je m’arrêtais à Orvinio, de dormir chez Maurizio, ce que je fais ce soir à l’Ostello « Rerum Natura » (eh oui, on est ici dans la patrie de Lucrèce). Je voulais en fait aussi comparer leurs talents de cuisiniers… et ne peux guère faire autrement ce soir que les déclarer officiellement ex-aequo.

J 103 – Lundi 31 mai 2021
Orvinio -> Mandela (km 2.367)


Mandela.

Le passage du Colle di Cima Coppi était un enchantement en ce petit matin. Le soleil brillait dans un ciel tout bleu mais entre l’heure précoce, l’altitude et un petit vent frais, il ne faisait pas chaud. Bien réchauffé par la montée, je n’avais pas encore froid avec sur le dos ma seule chemise mais j’ai prudemment sorti la polaire du sac à dos afin de m’arrêter quelques minutes pour souffler, manger un morceau et profiter du moment.

C’était un plaisir pour les yeux que d’être là, seul, assis sur un parterre d’herbe vert vif parsemée de fleurs des champs jaunes – renoncules et boutons d’or – ou violettes – trèfle et sauge… C’était aussi un plaisir pour les oreilles que de baigner dans les chants d’oiseaux – fauvette, rossignol, coucou… et tous ceux que je ne sais pas reconnaître – et dans le bruit des cigales.

Je serais volontiers resté là toute la journée mais il fallait bien continuer ma route et redescendre de l’autre côté de la montagne. Une descente douce de plusieurs kilomètres sur un sentier en sous-bois, très beau lui aussi. D’une manière générale, je suis frappé, depuis que je suis le chemin de San Benedetto, par la beauté des paysages qu’il nous fait traverser et par l’excellence de son tracé. Depuis Rieti, la très grande majorité du chemin se fait sur des sentiers ou des chemins de terre. Quelle différence avec les kilomètres de bitume arpentés sur la Via Francigena ou la Via di Francesco !

Ce chemin de San Benedetto m’a fait découvrir le Latium, une région d’Italie qui en est le centre géographique et historique, où l’histoire de Rome y est évoquée à tout moment par les toponymes, les noms de rue, les monuments. Après ‘La Sabina’ hier, c’est dans le ‘Parco dei Monti Lucretili’ que je marchais aujourd’hui une fois parti de l’Ostello ‘Rerum Natura’. Et le nom du village où je me suis arrêté ce soir – Mandela, rien à voir avec ‘Madiba’ même si le prix Nobel de la paix a été fait citoyen d’honneur du village – provient d’une citation du poète latin Horace. Dans cette région, l’histoire est partout.

J 104 – Mardi 1er juin 2021
Mandela -> Subiaco (km 2.395)


Sur les bords de l’Aniene.

L’étape d’aujourd’hui a été bien différente de celle des jours précédents. En dehors des kilomètres initiaux et de la toute fin de l’étape, il ne s’est pas agi de grimper puis de redescendre des sentiers de montagne ; cela a été principalement une étape de plat qui a suivi assez fidèlement le cours de la rivière Aniene.

Le parcours a quand même été un peu varié. Les sentiers sinueux en forêt ont alterné avec de bons chemins de terre plus rectilignes, s’étirant parfois sur des kilomètres à proximité de la rivière ou à travers prés. C’était alors un peu monotone mais pourtant pas désagréable, laissant plus de marge à l’esprit pour se déconnecter. Sur ce type de chemin s’allongeant à perte de vue il n’est pas rare qu’on passe en pilotage automatique et qu’un bon moment se passe avant qu’on sorte de cette espèce de transe sans se rappeler à quoi on a bien pu penser pendant tout ce temps – pour autant qu’on ait pensé à quelque chose.

De bons chemins, disais-je. Cela n’a toutefois pas été vraiment le cas lorsque le chemin forestier est devenu très humide puis carrément boueux, avec de nombreuses empreintes de sangliers, des mottes retournées et bientôt une couche de 20 cm d’eau boueuse recouvrant tout. Ces derniers jours j’ai expérimenté à plusieurs reprises la « méthode sanglier » pour traverser les broussailles… J’ai aujourd’hui testé à mon corps défendant une autre spécialité des sangliers : patauger gaiement dans la boue.

J’y suis allé d’abord doucement, précautionneusement, en essayant de marcher sur les bords de cette énorme flaque, mais cela a été peine perdue et j’ai vite abandonné et suis passé directement à travers l’étendue de boue liquide. J’y ai gagné le droit de faire ensuite un détour vers la rivière pour laver à grande eau chaussures, chaussettes et gambettes. Je me suis alors dit que j’avais bien fait de décider de marcher en short aujourd’hui.

J 105 – Mercredi 2 juin 2021
Subiaco -> Trevi nel Lazio (km 2.416)


Trevi nel Lazio.

J’ai quitté la città alta de Subiaco par des petites ruelles et des escaliers pentus pour rejoindre sur une autre colline le monastère di Santa Scolastica qui domine à cet endroit la vallée de l’Aniene. Il était trop tôt pour visiter les lieux et c’est donc uniquement depuis l’extérieur des murs que j’ai admiré les bâtisses où vivent encore une douzaine de moines.

Le Cammino continuait ensuite en remontant comme hier le cours de la rivière Aniene, tantôt restant à son niveau, tantôt la surplombant de quelques dizaines de mètres. Ce qui différait nettement d’hier en revanche, c’était le nombre de personnes croisées. En début de journée, c’étaient surtout des joggers et des cyclistes puis, midi approchant, sont arrivées de nombreuses familles s’installant sur l’herbe, au bord de l’eau et allumant des feux pour cuire des brochettes. On se serait cru un dimanche. Je me suis alors rappelé que nous étions le 2 juin, jour de la fête nationale italienne, cette année d’autant plus festive que les restrictions liées à la covid sont en train d’être levées assez rapidement dans la plupart des régions italiennes car le nombre de cas et de décès y est partout en chute libre.

C’est aussi un 2 juin, il y a un an jour pour jour, que je suis parti de mon domicile parisien en direction de Syracuse. Depuis cette date, si l’on exclut les cinq journées de pause prises à Joigny, Avallon, Aoste, Lucques et Sienne – et en négligeant évidemment les huit mois écoulés entre mon arrivée à Pise et mon second départ – j’ai marché pendant exactement cent journées.

Quelques kilomètres avant d’arriver à Trevi nel Lazio j’ai rencontré un groupe de 6 randonneurs de Vicenza en compagnie desquels j’ai fini l’étape. Anna, Patrizia et sa chienne Zoé, Rosanna, Tiziana et Alessandro ont commencé ce matin à Subiaco à marcher sur le Cammino di San Benedetto qui les mènera jusqu’à Monte Cassino. Après m’être installé pour passer la nuit chez Dino dont l’accueil a été particulièrement chaleureux, je suis ressorti prendre l’apéritif puis dîner avec eux. Ce fut une excellente soirée même si – c’est à peine croyable – c’est en vain qu’après dîner nous avons cherché où donc, à Trevi, pouvait bien se trouver la fontaine !

J 106 – Jeudi 3 juin 2021
Trevi nel Lazio -> Collepardo (km 2.439)


Marcello !!! Marcello !!!

Que chacun se rassure : j’ai trouvé ce matin la Fontaine de Trevi, devant laquelle je suis passé à la sortie du village au moment de repartir sur le Chemin de San Benedetto. La confusion à son sujet est peut-être liée au fait qu’elle se trouve via Roma mais c’est désormais incontestable : la véritable fontaine de Trevi se trouve à Trevi, évidemment, et non à Rome ! Je dois reconnaître que dans mon souvenir de la « Dolce Vita », elle était plus grande, mais ma mémoire me joue sans doute des tours.

Une fois descendu de la colline de Trevi, le chemin est remonté sur le flanc de la suivante en une longue montée de plusieurs kilomètres en sous-bois, suivie de passages dans de longues prairies herbeuses et couvertes de fleurs des champs. Cela a été une belle journée de marche, avec quelques erreurs de parcours sans gravité mais les belles journées de marche sont comme les gens heureux, elles n’ont pas d’histoire et ce soir je n’ai pas grand chose à raconter à son sujet : pas de chute dans les ronces ou sur des pierres, pas de lutte contre des broussailles, pas de pataugeage boueux. Il a fait beau, les paysages étaient variés et le bonhomme tient le coup. Comme c’est la règle après bientôt quatre semaines de marche, mon organisme désormais rodé est passé en vitesse de croisière, il ne souffre (presque) plus. L’âge bien sûr est toujours là qui me freine dans les montées, mais dans les descentes et sur le plat ça avance bien.

En fin de journée j’ai retrouvé mes compagnons d’hier – qui avaient eux aussi trouvé la fameuse fontaine – avec lesquels entre l’apéritif, le « dîner du pèlerin » et le pousse-café, j’ai passé une excellente soirée, très gaie, sympathique et animée. De nous tous, la plus calme a assurément été la chienne Zoé.

J 107 – Vendredi 4 juin 2021
Collepardo -> Casamari (km 2.467)


La Badia di San Sebastiano.

[blJ'[/bl]ai délaissé aujourd’hui le chemin de San Benedetto et son balisage pour une variante semi-officielle et non balisée ayant l’avantage de permettre de passer devant plusieurs abbayes. Ça, c’était la théorie. En pratique cela s’est matérialisé par quatre kilomètres de plus, de l’asphalte sur les trois quarts du trajet, pour ne voir en réalité qu’une seule abbaye sur le parcours, la Badia di San Sebastiano. Autant dire que l’essai n’a pas été très concluant.

Pour être totalement honnête, je dois reconnaître qu’en fait aurais pu visiter plusieurs autres abbayes si je m’étais éloigné de ce « Chemin des Abbayes » à chaque fois qu’un panneau indiquait qu’en prenant un chemin latéral j’en rejoindrais une. Mais 500 mètres (+ le retour) par-ci, un kilomètre par là… on ne pas fait tous ces détours lorsque l’on est à pied. C’est d’ailleurs un peu paradoxal : la marche à pied, par sa lenteur, permet assurément d’explorer mieux que tout autre mode de locomotion les régions qu’on traverse. Et pourtant, quand on marche, on n’arrête pas de ne pas s’arrêter, de ne pas faire de détour supplémentaire, de ne pas prendre le temps d’aller voir au bout du chemin la chapelle, le château ou l’abbaye qui pourtant en vaudraient sûrement la peine.

En pratique aujourd’hui je me suis donc satisfait de la Badia si San Sebastiano et de l’Abbaye de Casamari, le village où j’ai fini ma journée et où j’ai trouvé à me loger chez les sœurs cisterciennes. Demain, la fête continue !

J 108 – Samedi 5 juin 2021
Casamari -> Arpino (km 2.483)


Sur les chemins du Latium…

Cette fois-ci je n’ai pas mordu à l’hameçon. Comme celle d’hier, l’étape du jour du Camino de San Benedetto comportait deux variantes dont l’une « très recommandée » qui faisait un détour pour visiter la Basilica San Domenico à Sora. Une très belle basilique paraît-il, mais au prix d’un détour de… huit kilomètres, quand même ! Non merci. Du coup l’étape d’aujourd’hui a été très courte (16 km) ce qui était parfait pour m’aider à me requinquer après la rude journée d’hier.

Il y avait encore beaucoup de bitume mais de manière moins déplaisante qu’hier car souvent sur de toutes petites routes peu fréquentées et parfois pour traverser ce qui ressemblait, plutôt qu’à des villages, à des zones pavillonnaires de banlieues résidentielles (Frosinone, la capitale de la province n’est pas loin) parsemées entre des champs cultivés. On voyait ainsi des meules de foin au pied d’immeubles de cinq étages, avec beaucoup de constructions en cours.

La petite ville d’Isola del Liri qui n’a l’air de rien sur la carte est en réalité une bourgade assez importante qui était ce matin très vivante et joyeuse, avec du monde dans les rues, un marché bien fréquenté, de nombreux commerces et une très agréable animation de début de week-end. J’y ai pris vers 10 heures une ‘collazione’ (un thé et un croissant à la confiture, mon petit plaisir du matin lorsque les circonstances s’y prêtent) avant d’attaquer la montée vers Arpino où je suis arrivé un peu avant midi.

Sissi
J’ai ainsi eu le temps de déjeuner avec une nouvelle amie – superbe mais que je crois hélas intéressée – avant de prendre possession de mes pénates du jour en milieu d’après-midi. Après une bonne douche et une petite sieste, je suis allé faire le tour de la ville où naquirent entre autres Caius Marius, Marcus Agrippa et Ciceron, avant de retrouver mes compagnons vicentins pour notre apéritif puis notre dîner quotidiens.

C’était devenu une agréable habitude de retrouver chaque soir ces partenaires d’après randonnée, sympathiques et gais. À partir de demain hélas nos chemins vont se séparer. Leur compagnie va me manquer.

J 109 – Dimanche 6 juin 2021
Arpino -> Castrocielo (km 2.505)


Roccasecca.

Le ciel était tout gris ce matin et rapidement quelques gouttes de pluie se sont invitées par intermittence. Rien de très sérieux, juste assez pour utiliser à deux ou trois reprises mon parapluie sans qu’il soit nécessaire de sortir la veste de pluie. Parti un peu avant sept heures, je me sentais un peu chose de retrouver ma solitude de marcheur ‘da solo’, tant je m’étais habitué depuis quatre jours à passer de gaies soirées raisonnablement arrosées avec mes compagnons vicentins. Je marche seul par choix et la solitude ne me pèse pas mais je me suis rendu compte à leur contact qu’il y avait un mois que je n’avais pas ri…

La journée a commencé par une petite grimpette bien raide pour rejoindre Civitavecchia qui domine Arpino de deux cents mètres environ. Tout le monde y dormait apparemment encore, sauf Daniele qui, à la sortie du village, coupait au sécateur des ronces agressives bordant le Cammino, ce dont je l’ai grandement remercié. Il n’était hélas pas allé un kilomètre plus loin, là où sur cinquante mètres le sentier était noyé dans les orties. Même en jouant du bâton en guise de faux, passer en short dans ce type de piège reste cuisant pendant quelques minutes…

Une bonne partie de l’étape suivait ensuite une petite route, fermée à la circulation en raison de très nombreuses chutes de pierres, qui serpentait à flanc de montagne le long des gorges de la rivière Melfa. C’était très beau malgré la grisaille et la pluie intermittente. Vers midi et demi, alors que j’approchais du village de Roccasecca, j’ai entendu dans mon dos appeler « Philippe » ! C’étaient Patrizia, Rosanna et Zoé qui avaient passé la surmultipliée et me rattrapaient sur le bitume à la vitesse de la marée au Mont-Saint-Michel. Leurs trois camarades n’étaient pas loin. Leur étape s’achevant dans ce village de Roccasecca, nous avons évidemment décidé d’y déjeuner ensemble avant que j’en reparte, content et un peu alourdi, pour les quelques kilomètres qui me restaient pour terminer la mienne.

J 110 – Lundi 7 juin 2021
Castrocielo -> Cassino (km 2.530)


Quelle agréable compagnie…

Il a plu toute la nuit, parfois violemment avec des rafales de vent et des trombes d’eau qui m’ont réveillé à plusieurs reprises. Ce matin la plaine était noyée dans la brume et une petite bruine humidifiait encore tout. C’était le genre de matin où il faut vraiment se pousser pour se remettre en route mais puisqu’il le fallait, autant profiter de la relative accalmie de ce petit matin pour y aller… Avant sept heures, j’étais parti.

Je traversais le village de Piedimonte San Germano Alta lorsqu’une dame à qui je souhaitais le bonjour m’a répondu que je ne devrais pas laisser mon chien divaguer ainsi sur la chaussée. Quoi ? quel chien ? En me retournant j’ai effectivement découvert qu’un chien noir et blanc me suivait. « Mais ce n’est pas mon chien, je ne le connais pas » ai-je dit à la dame qui n’a pas eu l’air de me croire. Cela n’allait effectivement pas tarder à changer puisque cette chienne – car c’était une demoiselle – m’a ensuite suivi ou précédé sur le chemin pendant plusieurs heures.

Quelle agréable compagnie que celle d’un chien quand on randonne ! Ce n’était certes pas la première fois qu’un chien me prenait ainsi en sympathie lors d’une marche et me faisait un bout de conduite, mais les autres fois il ne s’était pas passé plus d’une heure ou deux avant qu’il ne décide de lui-même de faire demi-tour pour regagner son territoire. Cette petite chienne-là, en revanche, semblait m’avoir vraiment adopté. Tantôt derrière, tantôt devant et revenant alors souvent vers moi comme pour m’encourager, attendant de voir quel embranchement je prenais pour s’y engager ou revenant à mon appel quand elle avait pris l’autre, ma nouvelle copine ne m’a plus quitté. Moi qui depuis toujours marche seul, elle m’a fait éprouver le plaisir de se promener avec un chien. Je me suis même surpris, au fil des heures, à rêver de l’adopter définitivement…

Lorsque vers midi nous sommes arrivés à la Basilique de Monte Cassino, dont l’entrée est interdite aux chiens, nous avons retrouvé Patrizia et Zoé qui attendaient que leurs amis en aient fini la visite. Celle-ci terminée, nous sommes repartis tous ensemble vers la ville de Cassino. La chienne m’accompagnait toujours gentiment… Il a bien fallu que je la chasse pour lui éviter les dangers de la circulation automobile dans une grande ville. Je ne pense pas qu’elle ait compris pourquoi cet humain qui paraissait si gentil avait soudain décidé de ne plus l’être. De mon côté j’en ai été réellement triste et je me suis senti coupable de ma trahison pendant tout le restant de la journée.

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