Écrire pour garder trace du vide

Traversée Nord-Sud, étape n°26 : Moléans -> Cloyes-sur-le-Loir (jeudi 19 mai 2011)
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Vers Cloyes
Vers Cloyes

Le ciel était gris ce matin. J’ai cru qu’il allait pleuvoir mais cela n’a été qu’une fausse alerte. Quand vers huit heures je suis mis en route, du bleu apparaissait déjà, et très vite les nuages ont disparu.

Si je suis parti dès huit heures, c’est que je voulais arriver suffisamment tôt, non pas à Châteaudun comme initialement prévu mais à Cloyes-sur-le-Loir, afin d’y attraper un train qui me ramène vers Paris. Quand après plusieurs jours dans la nature on n’arrive toujours pas à se défaire des pensées négatives que la « vie normale » a causées, quand l’esprit reste saturé par les soucis personnels, inutile de s’obstiner… mieux vaut regagner la civilisation pour se colleter avec eux.

C’est aussi pour atteindre au plus vite la gare de Cloyes qu’au lieu de suivre avec obéissance les circonvolutions du GR, j’ai emprunté le raccourci des petites routes départementales qui filaient droit dans la bonne direction. Marche sans grand intérêt donc aujourd’hui, et pas grand-chose à écrire.

Dans les forêts de Sibérie (Sylvain Tesson)
« Tenir un journal féconde l’existence. Le rendez-vous quotidien devant la page blanche du journal contraint à prêter meilleure attention aux événements de la journée — à mieux écouter, à penser plus fort, à regarder plus intensément. Il serait désobligeant de n’avoir rien à écrire sur sa page de calepin, le soir. Il en va de la rédaction quotidienne comme d’un dîner avec sa fiancée. Pour savoir quoi lui confier, le soir, le mieux est d’y réfléchir pendant la journée [...] Je griffonne toute la journée dans mes petits cahiers noirs. Écrire n’importe quoi pour ne pas souffrir. Les carnets : des personnages pleins de souvenirs, d’anecdotes et de pensées. »
Sylvain Tesson — Dans les forêts de Sibérie (Gallimard nrf, 2011)

Évidemment, ce ne sont pas les lieux que je traverse qui sont responsables de cette vacuité, c’est moi-même. Si les idées me fuient, c’est parce que je ne suis plus dans les mêmes dispositions d’esprit que lors de mes précédentes journées de marche. J’ai l’esprit parasité par mes problèmes personnels, je le sens paralysé, incapable de « créer de la pensée ». Aucune inspiration pour le blog, aucune inspiration pour mon carnet de notes, aucune inspiration quand je marche.

Pourtant, une fois arrivé chez moi, ou pendant le trajet dans le train, il « faudra bien » que je remplisse quelques pages de mon carnet. Et un jour, avec plusieurs mois de recul sans doute, que j’accuse acte sur mon blog d’une journée de grand vide.

La Journée de l’Europe

Ludwig van Beethoven — Ode an die Freunde

Neuf mai. C’est aujourd’hui la Journée de l’Europe, la « Fête nationale » d’une entité qui n’est pas une nation mais qui, pourtant, possède aussi un drapeau, une monnaie et un hymne, adapté de l’Ode à la Joie, le dernier mouvement de la Neuvième Symphonie de Ludwig van Beethoven. En voilà une bonne occasion d’écouter de la musique !

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Ludwig van Beethoven — « Ode an die Freude »

Beethoven

O Freunde, nicht diese Töne!
Sondern laßt uns angenehmere
anstimmen und freudenvollere.
Freude!

Mes amis, cessons nos plaintes !
Qu’un cri joyeux élève aux cieux
nos chants de fêtes et nos accords pieux !
Joie !

Le 9 mai 1950, le ministre français des Affaires Étrangères, Robert Schuman, lisait devant la presse internationale une déclaration suggérant de « placer l’ensemble de la production franco-allemande de charbon et d’acier sous une Haute Autorité commune, dans une organisation ouverte à la participation des autres pays d’Europe », en ayant pour but d’accomplir la « première étape de la Fédération européenne » (les industries du charbon et de l’acier étaient alors à la base de toute puissance militaire).

La déclaration de Robert Schuman paraît particulièrement visionnaire lorsque l’on réalise qu’elle fut faite quelques années seulement après la fin de la deuxième guerre mondiale, qui avait aussi été la troisième guerre entre l’Allemagne et la France en 70 ans avec des millions de morts de chaque côté.

Quelques années plus tard, le Traité de Rome établissait la Communauté Economique Européenne entre six pays : Allemagne, France, Italie, Belgique, Luxembourg et Pays-Bas. Ils sont maintenant vingt-sept dans ce qui est devenu l’Union Européenne, entité dont les imperfections ne doivent pas faire oublier qu’elle a apporté paix et stabilité à des pays entre lesquels une guerre est maintenant devenue simplement inconcevable.

Tout ne ferme pas dans les villages

Traversée Nord-Sud, étape n°25 : Bouville -> Moléans (mercredi 18 mai 2011)
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L'eau des cimetières

Bientôt cinq heures du soir. Depuis quelque temps déjà, jambes et dos signalent avec insistance qu’il serait temps de trouver un endroit où poser le sac et monter la tente. Il a fait beau aujourd’hui, et quand il fait beau, bivouaquer c’est facile : il suffit de trouver un coin propice, calme et à l’écart, pour y passer la nuit incognito à l’abri des regards. En plaine, rien ne vaut ces bosquets qui parsèment les champs, lieux isolés au sein desquels très peu de gens pénètrent. Une fois la nuit tombée on y est bien tranquille, ignoré de tous, seulement entouré d’oiseaux et de petits animaux qui vaquent à leurs affaires, inconscients de la présence d’un humain à quelques mètres.

Une fois l’endroit choisi, une fois retirées les éventuelles ronces et orties, une fois le terrain aplati et débarrassé des cailloux et des menus branchages, on peut monter la tente, y installer matelas, duvet et toutes ses affaires. La fin de la journée passe vite : exploration des lieux, écriture, dîner, toilette, un peu de lecture et hop, au dodo.

Carte
Qui dit dîner, qui dit toilette, dit « eau », et trouver de l’eau n’est pas toujours aussi aisé qu’on le croirait quand les kilomètres se parcourent à pied. Dans les villages, les fontaines disparaissent, les cafés disparaissent. Beaucoup de communes ressemblent à des villes fantômes : on peut y entendre le son d’un téléviseur, il s’y trouve toujours un ou deux chiens pour aboyer rageusement à son passage, mais on les traverse bien souvent sans apercevoir un seul être humain à qui demander la permission de remplir sa gourde.

Heureusement, il reste encore dans la plupart des villages un endroit calme et fleuri où l’eau potable est librement disponible, le seul établissement public sans doute qui ne disparaisse pas de nos campagnes. Lorsque le soir approche, en prévision du bivouac, le chemineau avisé recherche sur sa carte ces petites zones emplies de croix qui indiquent les cimetières. Il y fera le plein avant de partir à la recherche du bosquet accueillant où il s’arrêtera pour la nuit.

Vert, vert, vert

Traversée Nord-Sud, étape n°24 : Barjouville -> Bouville (mardi 17 mai 2011)
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Vert

Vert tendre, vert vif, vert sombre, toutes les nuances de vert s’étalent à perte de vue. Du blé, de l’orge, du colza. Toute la journée j’ai marché au milieu des champs de la Beauce au printemps. C’est beau mais c’est un peu toujours pareil. Mais c’est beau. Mais c’est un peu toujours pareil. Mais c’est beau.

Il n’y a plus de chasseurs et du coup les oiseaux sont partout. Pigeons ramiers, hérons, buses, passereaux… et les lièvres ! Plein de lièvres, énormes et comme montés sur ressorts lorsqu’ils s’enfuient à tire d’oreille en entendant le bruit de mes pas. Oui, c’est beau, c’est même très beau.

Le Lièvre (Albrecht Dürer)
Le Lièvre
(Albrecht Dürer)
Jeune, barbu, musclé, brun aux yeux bleus, l’air d’un marin breton mais bien d’ici pourtant, un agriculteur me le confirme tout en continuant à arranger les piquets de son champ : « La Beauce, c’est le plus beau pays du monde ! » En quelques minutes de conversion, il m’en apprend des choses…

…comment les hommes orientent sans le vouloir la sélection naturelle : « Les oiseaux sont nombreux, ça oui, mais y’a presque plus de perdreaux dans le pays. Les buses les repèrent facilement depuis qu’on a remplacé le maïs par le blé. »

…comment on se passait jadis de bornes kilométriques : « Sur l’Eure, des moulins, il y en avait un tous les 900 mètres, juste ce qu’il fallait pour que la rivière retrouve un débit suffisant pour alimenter le moulin suivant. »

…comment les hommes ont aussi modelé le paysage : « Les beaux étangs près de Fontenay-sur-Eure, ils ne sont pas naturels, ils ont été creusés pour y prendre du ballast, du sable et du gravier, et tout ça est devenu du ciment, du béton, c’est de ça que plein d’immeubles de Chartres et des alentours sont faits. » Pour une fois que de la beauté en résulte, on serait malvenu de se plaindre.

De retour…

Traversée Nord-Sud, étape n°23 : Chartres -> Barjouville (lundi 16 mai 2011)
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Maison Picassiette

Il y a des blogs dans lesquels les articles semblent couler de source de la plume de leur auteur et se succèdent sans faillir. Et d’autres blogs, comme celui-ci, dont l’auteur semble (mais ce n’est qu’une impression) avoir peu de respect pour les personnes qui lui font l’honneur de s’intéresser à sa prose. Pour justifier l’irrégularité et la rareté de mes articles au cours des derniers mois, je dirai simplement que j’ai d’excellentes raisons, et qu’elles sont suffisamment personnelles pour que je demande à être cru sur parole.

La Maison Picassiette
La Maison Picassiette

Depuis un an environ, je n’ai publié ici qu’un petit nombre de textes, consacrés à des sujets divers et souvent inspirés ou traduits de mon défunt blog en anglais. En revanche, je n’ai pas cessé de marcher. En France, j’ai parcouru sensiblement la moitié de mon périple entre Bray-Dunes et le cap Cerbère et suis arrivé dans la Creuse. Je suis aussi parti plusieurs fois faire de la grande randonnée dans le bush australien. J’en parlerai sans doute ici un jour mais pour l’instant, reprenons le cours de ma randonnée trans-hexagonale là où je l’avais laissée, à Chartres.

Depuis Chartres, rejoint en une heure de train depuis Paris, une toute petite étape m’a mené à Barjouville, dans une zone commerciale de banlieue où j’ai passé la nuit dans un hôtel pour VRP. Au passage, un détour pour visiter la maison Picassiette a été comme un adieu transitoire au monde sage de la vie « normale », alors que je rejoignais à nouveau avec bonheur le monde parallèle des chemins de randonnée. Un monde parallèle qui, lorsque l’on y séjourne, semble souvent plus réel et plus fiable que celui de tous les jours.

Les belles endormies

Les belles endormies (Yasunari Kuwabata)

Elles ne sont sans doute pas très nombreuses, en France, les personnes qui connaissent Yasunari Kawabata. Il s’agit pourtant de l’un des plus grands écrivains japonais du XXe siècle, qui a reçu le Prix Nobel de littérature en 1968. Les belles endormies est un livre écrit à la fin de sa vie, quelques années avant qu’il décide de la quitter, sans bruit et sans explications.

Les « belles endormies », ce sont des jeunes femmes qui vendent leurs nuits dans une maison close réservée à des clients de tout repos, des vieillards qui n’ont plus la capacité de consommer leurs fantasmes. Âgé de soixante-sept ans, Eguchi vient sur les conseils d’un ami dans cette auberge calfeutrée où, après avoir pris le thé avec une mère maquerelle imperturbable, il va s’allonger pour la nuit auprès d’une jeune fille, vierge et nue, que rien ni personne ne pourra faire sortir du sommeil profond où un narcotique l’a plongée avec son accord. Lorsqu’elle s’éveillera, elle n’aura aucun souvenir de l’homme avec qui elle aura dormi, ni de ce qui se sera passé pendant qu’elle dormait.

Egushi pourra la regarder, la toucher, la caresser, l’écouter, la humer, goûter sa peau, usant de tous ses cinq sens pour tenter d’approcher sa jeunesse. Lui qui se pense différent des autres vieux clients parce qu’il n’a pas encore complètement perdu ce qui fait de lui un homme pourra faire à la jeune endormie tout ce que ses désirs lui dicteront, sauf violer sa virginité, ce que la stricte loi de la maison interdit.

Eguchi va revenir plusieurs fois dormir dans cette auberge, et à chaque fois le corps d’une femme différente lui tiendra compagnie. Ces jeunes femmes exposent la fraîcheur de leur corps, la douceur de leur peau, la robustesse de leur membres, aux appétits du corps décrépit du vieillard qu’Eguchi est devenu mais leur âme lui reste inaccessible.

Pas de pornographie dans ce livre, et beaucoup plus de respect pour les femmes qu’on pourrait le penser. Kawabata fait de son court récit à l’érotisme omniprésent une réflexion sur le temps qui passe, une rêverie sur le désir et les regrets, une méditation sur le sens de la vie et sur la peur de la mort. Les mots les plus simples lui servent à décrire la solitude d’un vieil homme qui s’achemine lucidement vers sa fin avec le détachement d’un esthète, en se remémorant les moments intenses de son passé, les lieux qu’il a visités, les fleurs qu’il a respirées, les femmes qu’il a aimées : ses maîtresses, ses filles, sa mère (et bien peu sa femme).

Les belles endormies (Yasunari Kuwabata)
« La fille secoua l’épaule et de nouveau s’étendit sur le ventre. Il semblait que ce fût là sa position préférée. Le visage toujours dirigé vers Eguchi, de la main droite elle serrait légèrement le bord de l’appuie-tête et son bras gauche reposait sur le visage du vieillard. Cependant, elle n’avait rien dit. Il sentait le souffle chaud de sa respiration paisible. Le bras, sur son visage, remua comme pour retrouver l’équilibre ; il le prit de ses deux mains et le posa sur ses yeux. La pointe des ongles longs de la fille piquait légèrement le lobe de l’oreille d’Eguchi. L’attache du poignet s’infléchissait sur sa paupière droite, de sorte que la partie le plus étroite de l’avant-bras recouvrait celle-ci. Désirant rester ainsi, le vieillard pressa la main de la fille sur ses deux yeux. L’odeur de la peau qui se communiquait à ses globes oculaires était telle qu’Eguchi sentait remonter en lui une vision nouvelle et riche. À pareille saison tout juste, deux ou trois fleurs de pivoine d’hiver, épanouies dans le soleil de l’automne tardif au pied du haut mur d’un vieux monastère du Yamato, des camélias sazanka blancs épanouis dans le jardin en bordure du promenoir extérieur de la Chapelle des Poètes Inspirés, et puis, mais c’était au printemps, à Nara, des fleurs de pteris, des glycines, et le « Camélia effeuillé » couvert de fleurs au Tsubaki-dera…
« Ah ! j’y suis ! » À ces fleurs était lié le souvenir de ses trois filles mariées [...] Au fond de ses yeux que recouvraient la main de la fille, il voyait tantôt surgir, tantôt s’effacer des visions de fleurs, et tout en s’y abandonnant, il revivait les sentiments qu’il avait éprouvés au jour le jour quand, quelque temps après avoir marié ses filles, il s’était intéressé à des jeunes personnes étrangères à sa famille. Il en venait à considérer cette fille-ci comme l’une des jeunes personnes de ce temps-là.
Yasunari Kawabata — Les belles endormies (1961 – vf. Le livre de Poche, 1970)

La beauté de ce récit tient beaucoup à la façon dont Yasunari Kawabata réussit à le faire progresser sur la ligne ténue entre les sentiments et les sensations, entre l’amour éthéré et le sexe. Ces jeunes femmes nues et dociles qui dorment contre lui sont l’illustration douloureuse de la beauté et de la jeunesse qu’il a lui-même perdues, et leur profond sommeil devient l’illustration de sa propre mort à venir.

Un livre magnifique, court et dense, qu’il faut lire lentement, en dégustant les mots.

Les 5 sens à Paris — Le sixième sens

Quelque part à Venise
Quelque part à Venise

Venise… ville sans voitures, ville de palais et de musées, ville aquatique et piétonne, ville de canaux et de ruelles où l’on se perd sans cesse. On marche dans une rue empruntée la veille, on atteint un pont qu’on reconnaît très bien, on s’engage dans une ruelle qui doit être la bonne, on tourne au coin… et on ne sait plus où l’on est. Pour peu que l’on n’ait pas succombé aux sirènes de Google Maps et du GPS, on n’a plus qu’une seule solution : faire appel à son sixième sens pour retrouver son chemin.

À Paris aussi, se perdre est probablement le meilleur moyen de découvrir la ville. En tout cas, c’est le plus agréable. Paris intra-muros est une ville à taille humaine qu’on peut traverser en moins de deux heures de marche et que le métro quadrille. Contrairement par exemple à tant de villes nord-américaines qui semblent n’être qu’une succession de banlieues, c’est une ville centralisée composée de quartiers, anciennes bourgades que le temps a réunies.

Paris, rue de Grenelle
Paris, rue de Grenelle
Toi qui passes à Paris quelques heures ou quelques jours, tu peux bien sûr t’aider d’un guide pour décider quelle partie de la ville visiter demain, mais rien de tel ensuite que de le remettre dans ton sac ou dans ta poche pour laisser ton intuition décider seule du chemin à prendre. Rejoins la foule dans les rues de Montmartre ou du Quartier latin si tu veux, mais ensuite marche donc ça et là, au hasard et sans but ; regarde les vitrines, regarde les gens ; arrête-toi dans un café pour une bière ou un expresso ; remets-toi en route, prends une autre rue, tourne à droite, tourne à gauche, trompe-toi de chemin, reviens sur tes pas… fais confiance à ta bonne étoile et à ton sixième sens pour arpenter le quartier et découvrir son âme.

De toute façon, tu ne vas pas « connaître Paris » en un jour, en un séjour, n’est-ce pas ? Alors, fabrique-toi plutôt des souvenirs : un ancien temple romain caché au fond d’une cour, derrière la porte cochère d’une petite rue ; le spectacle magnifique du soleil qui se couche au dessus du Palais du Trocadéro ; le charme des Parisiennes, avec leur inimitable façon de maîtriser les modes et de les intégrer à leur propre style, choisissant d’instinct la forme et la couleur qui s’accorde parfaitement à leurs cheveux, à leurs yeux, à leur peau ; le son de l’accordéon joué par un vieux musicien à la terrasse d’un café ; le parfum de la rose rouge achetée à un vendeur des rues ; la saveur du dîner dans ce petit hôtel ; la sensation de sa main sur ta peau… Ton sixième sens donnera aux cinq autres la possibilité de te forger des souvenirs inoubliables.

Les 5 sens à Paris — Le toucher

Dans le train bondé

Mardi soir, dix-huit heures trente, dans le train qui roule vers Paris Saint-Lazare, un train bondé après l’annulation non annoncée du POPI précédent. Serrés les uns contre les autres, les voyageurs se touchent mais les regards s’évitent. Je sens contre mon dos une poitrine souple. Le contact appuyé, en d’autres circonstances, pourrait être charmant ; la peau que je devine pourrait faire naître le désir mais ce soir l’érotisme est oublié, il gît quelque part entre Nanterre et La Garenne-Colombes.

A Asnières, changez de partenaires ! Ma compagne inconnue descend en s’appliquant à ne pas me regarder, j’aperçois quelques cheveux bruns sous un bonnet de feutre, un nez droit, des joues lisses… elle est partie. Le wagon se vide un peu. Pendant quelques secondes, le luxe de pouvoir de nouveau respirer amplement, de se déplacer un peu, jusqu’à l’autre portière. D’autres passagers montent en hâte, inquiets à l’idée de rester sur le quai dix minutes de plus. Une fois à l’intérieur, les épaules se relâchent, on cherche à attraper la barre métallique dont le contact lisse rassure, froide tout à l’heure, maintenant rendue chaude et moite par les multiples mains qui s’y sont accrochées. Bien calé, on ne bouge plus, mais d’autres impudents, encore sur le quai, voudraient repousser jusqu’au fond du wagon l’occupant nouvellement légitime. « Eh, oh, poussez pas, derrière, quoi ! ». C’est le cri de l’offensé qui défend comme il peut son espace ferroviaire vital.

Logo du TransilienGare suivante, personne ne descend. Une jeune femme espère entrer avec la poussette dans lequel son bébé dort. Il est joufflu, a des joues satinées qu’on a envie de caresser, des cheveux fins. Il dort bien. Il en faudrait plus pour attendrir le bétail humain fatigué que ce wagon transporte. Bébé et sa maman attendront le train suivant, lui dans la douce chaleur de ses habits d’hiver et de la capuche protectrice, elle sans doute appuyée contre le ciment rugueux du mur pour s’abriter du vent froid venu du nord qui fait pleurer les yeux et rosir les pommettes.

Coincé maintenant entre la porte du fond et un malabar qui prend un peu ses aises, je farfouille dans ma serviette, frôle du bout des doigts le livre qui s’y trouve sans pouvoir l’attraper. Tant pis, patience, et tâchons d’oublier aussi mes pieds enfermés dans des chaussures neuves. Mes souliers Derby sont plus confortables que des Richelieu, mais ils sont neufs et c’est le soir… Ah, le bonheur aérien des chaussures de marche, larges et confortables ! Ah, repartir fouler les chemins pour sentir sous mes pieds le contact du gravier, du sable ou de la terre… Bientôt.

Les 5 sens à Paris — Le goût

Steak-frites

Debout derrière le bar comme un capitaine sur la passerelle de son bateau, le patron du café dirige la manœuvre. Torchon sur l’épaule gauche il actionne le percolateur, puis il essuie des verres en discutant avec les clients et dirige de la voix les serveurs dans la salle. Dimanche, fin de matinée, c’est l’heure du brunch. Petit déjeuner pour les uns, déjeuner pour les autres.

Je pioche un croissant dans la panière et le plonge dans mon thé. La saveur de la pâte feuilletée emplit ma bouche de son fin crissement, puis viennent la douceur du beurre et le mélange équilibré du salé et du sucré. Tout autour, les langues s’agitent, pour manger et pour parler : les dernières nouvelles, la politique, les paris hippiques, tout est sujet de conversation, sauf pour cet homme solitaire dans le coin là-bas, qui écrit dans un gros cahier noir, devant une bière.

Expresso
Il lève les yeux et me salue d’un petit hochement de tête. On se connaît, à force de se côtoyer ici. La cinquantaine, il est toujours assis à la même place, il doit passer ses journées dans ce café. Un écrivain peut-être. On lui sert maintenant un steak-frites et de la salade. Sur le zinc, des oeufs durs sur un présentoir et des cacahuètes épluchées dans des ramequins ouvrent l’appétit des habitués, debout au bar ou assis sur un haut tabouret. Les noms techniques fusent : « garçon, un perroquet ! », « un kir pour moi », « un panaché s’il vous plaît ».

À ma droite, c’est l’heure du déjeuner pour ces deux touristes dont le gabarit révèle l’outre-atlantisme. Bœuf bourguignon arrosé de Coca-Cola… une autre sorte de sucré-salé. Je demande une omelette. Jambon-fromage, avec une carafe. J’aurais aussi bien pu prendre un croque-monsieur ou un croque-madame, quelque chose de vite fait, un fast-food à la française. Un déjeuner sur le pouce pour bien me caler avant de repartir flâner dans la ville.

Les 5 sens à Paris — L’odorat

Station-service

Les journées de printemps sentaient presque l’été depuis plusieurs semaines, mais hier le ciel s’est voilé. Il a plu dans la nuit, il fait froid ce matin. Froid et humide. On le ressent d’autant plus qu’on avait pris le pli de s’habiller léger. « En avril, ne te découvre pas d’un fil, en mai fais ce qu’il te plaît… » J’ai rallumé la chaudière. Lorsque les radiateurs se sont remis en route, l’appartement a retrouvé ses odeurs d’hiver : un peu de chaleur, un peu de moiteur, un peu de poussière.

Six heures du mat’. Dans la cuisine, petit déjeuner au son de la radio. Senteurs de thé, de beurre, de confiture. Tiens, les voisins se lèvent, il est temps de partir. Sur le palier, odeurs de café et de pain grillé. Poubelles vides sur le trottoir et, devant la station-service, humidité suave de l’essence dans une flaque irisée.

Il fait frisquet, vraiment. Je me hâte vers le métro. Au coin de la rue, le café vient d’ouvrir. Interdits de comptoir par le législateur, les fumeurs du matin occupent les terrasses. Premières bouffées, volutes odorantes, fumée et café-crème. Un peu plus loin, un appétissant mélange d’arômes comestibles filtre de la boulangerie par sa porte entrouverte : pain chaud, viennoiseries, farine et chocolat.

Après la pluie
Dans le métro, c’est un poème en nez majeur. Les odeurs entêtantes changent selon les jours : ozone ou after-shave, Javel ou Monsieur Propre, chaussettes ou muguet. Aujourd’hui, pas de doute, urine et pamplemousse.

Plus tard dans la journée. Il a encore plu. Le ciel tout à l’heure est devenu gris, puis noir. Une violente averse a nettoyé les façades et les trottoirs, tout a été lavé.

Paris après la pluie a un autre parfum. Pour quelque temps, on ne sent plus les gaz d’échappement. On retrouve l’odeur de l’herbe coupée dans les jardins publics. Sur les bords de la Seine, on peut presque humer la mer. Partout, l’air est plus propre, plus clair et plus léger. La nuit, l’humidité et la pureté de l’atmosphère rendent les sons plus clairs et intensifient le reflet des lumières sur le bitume.

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