À pied de Paris à Syracuse : Toscane


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J 74 – Jeudi 27 août 2020
La Spezia -> Marina di Carrara (km 1735)


Baccano.

Sortir à pied d’une grande ville est toujours une épreuve de patience et mon départ de La Spezia n’a pas failli à la règle. Bien que j’aie marché plusieurs kilomètres sur le trottoir des longues avenues rectilignes qui longent le port, je n’ai pu voir de celui-ci que la partie supérieure des grues de débarquement, tout ce qui était plus bas étant protégé de la curiosité des passants par des clôtures en tôle recouvertes de graffitis.

On était loin de l’Italie romantique et de la beauté des œuvres du quatroccento, mais j’ai vite retrouvé l’Italie qu’on a plaisir à regarder dans les villages que j’ai ensuite traversés ou admirés de plus loin : Baccano, Gatessa et surtout Arcola. Ce dernier village est tout en ruelles pentues et en escaliers bordés de ces joyeuses maisons colorées typiques du pays.

J’étais bien sûr arrivé dans ce village en ayant en tête le Pont d’Arcole, cette victoire sur les Autrichiens du jeune général Bonaparte immortalisé avec son drapeau par un célèbre tableau d’Antoine Gros. Je suis donc allé voir ce Ponte di Arcola, très bien indiqué sur la carte et sur les panneaux indicateurs… pour constater qu’il n’enjambe aucune rivière mais seulement une autre route, et finir par comprendre que cet Arcole-là n’était pas le bon ! Arcole (avec un e final, en italien aussi), celui de Bonaparte, se trouve en Vénétie et le pont enjambe un affluent de l’Adige. Bon, au moins j’aurai appris quelque chose.

Musée de Luni
Au musée de Luni
À Sarzana, j’ai retrouvé la Via Francigena que j’avais quittée il y a trois semaines à Ivrea. Je l’ai à nouveau suivie jusqu’à Luni, où se trouve un musée archéologique consacré à la colonie romaine de Luna, fondée deux siècles avant Jésus-Christ pour exploiter les carrières de Carrare toutes proches. La ville était alors un port d’où le marbre partait pour diverses destinations. Plusieurs pièces massives en marbre exposées dans ce musée étaient tout à fait remarquables.

Même si le port de Luna s’est ensablé au fil des siècles, son site reste proche de la mer. Du coup je me suis trouvé un petit hôtel près d’une plage, sur la terrasse duquel j’écris ces lignes pendant que la nuit descend. Il fait beau, je suis en Toscane et je bois mon café en regardant la Méditerranée. On peut trouver plus malheureux.

J 75 – Vendredi 28 août 2020
Marina di Carrara -> Camaiore (km 1767)


Eh non, ce n’est pas la Bretagne…

Depuis qu’en quittant La Spezia hier matin j’ai vu sur la route un panneau indicateur sur lequel était inscrit « PISA 75 km », je suis passé en mode compte à rebours, d’abord inconsciemment puis de manière tout à fait consciente. Ma dernière étape de cette année reliera Lucca (Lucques) à Pise. J’ai toujours prévu de prendre une journée de repos à Lucca afin de visiter cette ville qu’on dit très belle et que je connais pas. L’étape précédente finira donc à Lucca, en partant de… Camaiore, où je suis arrivé ce soir. J’ai beau retourner cela dans tous les sens, il n’y a pas d’erreur possible : lundi soir, dans ***trois*** jours !!! c’en sera fini de ma longue marche pour 2020, et il est probable que je serai de retour à Paris mardi soir…

M’étant éloigné de la Via Francigena à la fin de mon étape d’hier pour passer la soirée au bord de la grande bleue, je me suis dit que tant qu’à être arrivé au bord de la mer, autant en profiter un peu aujourd’hui. Je suis donc parti sur le Lungomare, le chemin côtier, en marchant tantôt juste au bord de la mer et sur les plages, tantôt sur le trottoir des routes situées un peu en retrait. En tout début de journée, dans la fraîcheur et le vent léger, avec le bruit des vagues, les cris des mouettes et les pêcheurs sur la plage, je me serais presque cru sur une plage de la Manche ou de la mer du Nord.

Presque, car cette impression cessait dès que je m’éloignais de la grève. Marina di Carrara, Marina di Massa, Marina di Pietrasanta… toute cette partie de la côte toscane est une succession de villes modernes alignées au bord de la mer sans solution de continuité, construites pour beaucoup en regard de la ville originelle dont elles portent le nom, avec à l’évidence comme unique objectif celui d’y accueillir des touristes. C’est un urbanisme à la Sim-City qui m’a rappelé certains bords de mer de Floride ou de Californie. On a construit là des villes dépourvues de centre, le long de grandes avenues rectilignes où se succèdent hôtels et résidences de vacances, pizzerias, marchands de glaces, stations services, petites épiceries et magasins d’articles de plage ou de pêche. Ça et là, un petit port de plaisance, un camping, un parc, un terrain de sport, viennent rompre la monotonie. Le tout m’a donné l’impression de traverser des villes artificielles, mais cependant joyeuses car consacrées aux vacances et noyées de soleil.

Arrivé à Marina di Pietrasanta, j’ai obliqué vers l’intérieur des terres et la « ville mère », Pietrasanta donc, où je suis arrivé au moment où le clocher de l’église sonnait midi avec un remarquable sens de l’à-propos. J’en suis reparti une heure et demie plus tard, reposé et rassasié, en direction de Camaiore et de nouveau sur la Via Francigena, par des petites routes et des sentiers qu’il m’aurait sans aucun doute été impossible de trouver s’ils n’avaient pas été le support de cette voie très bien balisée. Après mes déboires de ces derniers jours avec les grandes routes italiennes, cela va être une leçon à méditer pour préparer mon parcours de 2021. Mais chaque chose en son temps, n’est-ce pas. Demain, c’est encore en suivant la Via Francigena que je rejoindrai Lucques.

J 76 – Samedi 29 août 2020
Camaiore -> Lucques (km 1794)


Il ne fait pas beau, mais c’est beau quand même.

Je ne sais pas s’il s’agissait de fatigue physique après la succession des rudes étapes – en distance et/ou en dénivelés – que j’ai faites depuis une dizaine de jours ou si c’était un relâchement psychologique lié au fait que je me suis rendu compte que la fin de mon périple approchait, mais j’ai eu un mal fou à sortir du lit ce matin. Je me suis évidemment réveillé spontanément à cinq heures, comme d’habitude, mais il m’a fallu une sacré dose de volonté pour me lever et me préparer. Mais bon, le boulot c’est le boulot n’est-ce pas ? Quand faut y aller, faut y aller…

Heureusement, comme toujours, il a suffi ensuite de quelques minutes de marche dans la ville de Camaiore endormie pour que je retrouve le plaisir de mettre un pied devant l’autre, le nez au vent et les yeux grands ouverts.

La météo avait annoncé une journée de pluie avec un fort risque d’orage, et effectivement le pavé des rues était encore humide après la pluie de la nuit, mais bien que le ciel soit resté gris toute la journée, veste de pluie et parapluie ont continué à chômer.

Pas de surprise pour le trajet, j’ai suivi toute la journée la Via Francigena, ce qui m’a permis, après Marie il y a presque un mois, de rencontrer une seconde randonneuse, Silvia, avec qui j’ai parcouru la majeure partie de cette étape. Italienne vivant à Parme, Silvia a débuté ce matin à Camaiore une randonnée sur la Via Francigena qu’elle espère finir à Rome dans une quinzaine de jours.

Pour la première fois en trois mois, je n’ai donc pas marché seul sur cette étape. Ce fut une compagnie très agréable qui a permis au temps de passer plus vite malgré deux détours involontaires… car quand on discute, on est souvent moins attentif au chemin ! Silvia a d’ailleurs eu beaucoup de mérite à supporter mon italien poussif et, si elle me lit, je la remercie encore pour sa patience, ses corrections amicales et les explications qu’elles m’a données, en particulier celles concernant les règles de l’accent tonique !

Dans le village de Valpromaro, nous sommes passés devant la « Casa del Pellegrino » où nous nous sommes arrêtés pour qu’elle achète une credenziale en remplacement de celle qu’elle avait oubliée chez elle. Ne me sentant pas le moins du monde pèlerin, je n’étais jusqu’alors jamais entré dans une de ces maisons et je me suis rendu compte que j’avais peut-être manqué quelque chose ; j’ai en effet été frappé par l’attention désintéressée et la bienveillance du bénévole qui nous a accueillis et qui nous a offert une boisson chaude.

Silvia et moi nous sommes séparés en arrivant aux remparts de Lucques pour rejoindre nos lieux d’étape respectifs. Grazie mille ancora, Silvia, buona fortuna, e buon cammino! En ce qui me concerne, je me suis installé pour deux jours dans la vieille ville et j’ai déjà commencé à en arpenter les rues. J’en parlerai demain, après que nous aurons davantage fait connaissance.

J 77 – Dimanche 30 août 2020
Lucques (pause)


Lucca : la Piazza dell’Anfiteatro.

Les orages annoncés ont fini par arriver assez tard dans la soirée d’hier (enfin, tard pour un randonneur, autour de 22 heures… alors que j’étais déjà couché) et ils ont duré pratiquement toute la nuit. C’était impressionnant. Le tonnerre faisait un vacarme continu et les décharges électriques multiples qui zébraient le ciel éclairaient davantage les rues et les maisons de la cité que les lampadaires. Cela s’est arrêté en fin de nuit, laissant la place à des averses intermittentes. C’était définitivement un bon jour pour ne pas avoir besoin de se remettre en route et, en prenant mon petit déjeuner, j’étais désolé pour Silvia, ma compagne de marche d’hier, sans doute en train d’avancer sous la pluie.

La vieille ville de Lucca, enclose dans ses remparts du seizième siècle, n’est pas très étendue mais j’en ai parcouru les ruelles pendant plusieurs heures et si voulais être juste avec moi-même, je ne devrais pas compter cette journée comme un « zero day » mais presque comme une journée de marche pendant laquelle j’ai joué au chat et à la souris avec les averses.

Je me suis promené dans les petites rues en prenant plaisir à m’y perdre, j’ai visité je ne sais combien d’églises, j’ai regardé la facade de je ne sais combien de maisons et de palais, j’ai levé la tête vers le sommet de je ne sais combien de tours… J’ai même profité de la plus belle éclaircie de la journée pour monter en haut de la Torre Guinigi (44 m), une maison-tour en briques datant du quatorzième siècle, remarquable par la présence à son sommet d’un jardin avec sept chênes de plusieurs mètres de haut et d’où la vue sur la ville et ses environs à des kilomètres à la ronde dans toutes les directions était splendide.

Ce fut donc aujourd’hui pour moi une pure journée de vacances, touriste parmi les touristes dans cette belle ville, avant ma dernière étape, demain, pour rejoindre Pise.

J 78 – Lundi 31 août 2020
Lucques -> Pise (km 1817)


… À suivre !

Et voilà… la première partie de ma longue promenade s’est achevée cet après-midi. En 78 jours dont quatre journées de repos, j’ai parcouru un peu plus de 1.800 kilomètres et grimpé (et redescendu) environ 33.000 mètres de dénivelé. Et surtout, j’ai vécu intensément chaque journée, j’ai vu des endroits splendides et j’ai fait de belles rencontres.

Les événements de ces derniers mois ont montré que rien n’était acquis et qu’il était hasardeux de faire des prédictions, « surtout quand elles concernent l’avenir », mais si tout va bien je repartirai de Pise l’an prochain, sans doute au début du mois de mai, pour effectuer la seconde partie de ce voyage à pied jusqu’à Syracuse.

Donc… à suivre !

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