À pied de Paris à Syracuse : Île-de-France


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J 01 – Mardi 2 juin 2020
Paris -> Versailles (km 19)


Au revoir, Paris !

Ça y est, c’est parti ! J’ai refermé la porte de mon appartement sans emporter la clef. Quand je suis arrivé en bas de l’immeuble, la gardienne, en me voyant partir avec mon sac sur le dos, m’a dit : « Il va faire beau aujourd’hui ! Bonne promenade ! »

J’aime bien ce mot : « promenade ». C’est un mot léger et sans prétention, un mot qui ne se prend pas au sérieux, qui évoque les détours, la flânerie, les siestes sous un arbre. Un mot loin de l’exploit sportif et dans lequel je me reconnais tout à fait.

Ça y est, c’est parti !… Je suis parti !

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J 02 – Mercredi 3 juin 2020
Versailles -> Saint-Rémy-lès-Chevreuse (km 42)


On n’est pas bien, là ?

Le ciel a essayé de me faire peur ce matin quand, vers sept heures, une pluie violente s’est mise à frapper les vitres de ma chambre, un de ces déluges qui font se réjouir d’avoir passé la nuit sous un toit. « Tant pis » me suis-je dit, c’est le jeu, et de toute façon la météo l’avait prédit. Et puis non, c’était juste pour rire, juste une taquinerie des éléments. Une demi-heure plus tard le ciel était redevenu bleu, et le soleil a brillé toute la journée.

Les Loges-en-Josas, Toussus-le-Noble, Gif-sur-Yvette, Saint-Rémy-lès Chevreuse… même les communes ont des noms à rallonge par ici, et tout respire l’opulence . Le moindre coin de verdure est aménagé, balançoirisé, table-et-bancs-isé. C’est joli et sûrement très agréable pour les habitants. Pour le randonneur aussi, s’il aime le bitume.

Après deux jours de marche, la sortie de l’agglomération parisienne est en vue. Trouver un bivouac a été un peu difficile mais rien d’exceptionnel, et j’ai même fini par dénicher un bel endroit. Allez, lessive, toilette, cuisine… j’ai de quoi m’occuper.

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J 03 – Jeudi 4 juin 2020
Saint-Rémy-lès-Chevreuse -> Rochefort-en Yvelines (km 65)


Fin d’après-midi : le soleil est revenu !

Endormi hier soir au son des roulements du tonnerre, puis bercé tout au long la nuit par la musique de la pluie sur la toile, j’ai passé une excellente nuit, bien à l’abri sous ma tente.

Ce matin il pleuvait toujours à verse. Il serait très exagéré de prétendre que je me suis dépêché de quitter la chaleur du duvet pour remballer mon barda, puis de sortir de la tente pour la démonter et me remettre en route.

Allez. Veste de pluie, pantalon de pluie, parapluie, en route ! C’est comme se baigner en Bretagne : une fois qu’on est bien mouillé, ce n’est pas si terrible.

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J 04 – Vendredi 5 juin 2020
Rochefort-en Yvelines -> Plessis-Saint-Benoist (km 88)


Street Art à l’ancienne

Sur la place de Dourdan où je suis passé à midi moins le quart, un homme et une femme dressaient les tables aux terrasses d’un restaurant. Deux terrasses, l’une couverte, l’autre découverte. Il pleuvait dru.
- « Bonjour, je peux déjeuner ? »
- « Nous ne servons qu’à partir de midi, Monsieur. »
- « Très bien, alors si ça ne vous dérange pas je vais attendre à l’abri avec une bière ? » OK. On m’a installé à la terrasse couverte.

J’ai bien déjeuné. En fin de repas, la patronne avait envie de discuter. Elle avec un masque, moi avec mon buff remonté sur le nez… 2020, l’année du covid…
- « C’est rageant de devoir refuser des clients. C’est normal puisqu’on est en zone orange, mais on est à 15 km de l’Eure-et-Loir qui est en zone verte ! Et on n’a pas eu plus de cas qu’eux… J’ai réorganisé tout le restaurant pour respecter la distanciation, il n’y a plus que 8 sièges sur chaque terrasse et 24 dans la salle, mais on n’a pas le droit de servir en salle, et il flotte sans arrêt, alors la terrasse extérieure… »

Elle m’a expliqué qu’avant le covid, son restaurant avait 65 places. La baisse d’activité est si importante que son mari a repris la cuisine et qu’elle assure désormais seule le service.
- « On n’a pas pu reprendre le cuisinier et les deux serveurs. Et on ne se paie pas de salaire. C’est dur, mais on s’en sortira ! » a-t-elle ajouté vec un grand sourire. « Allez, je vous offre le café ! »

Même quand on est sur les chemins, « la vie réelle » nous rattrape parfois. Les mois à venir seront rudes.

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J 05 – Samedi 6 juin 2020
Plessis-Saint-Benoist -> Autruy-sur-Juine (km 113)


Du blé, du blé, du blé…

J’ai de la chance d’aimer le bruit des gouttes d’eau sur la toile de la tente (ça me berce) car il a encore plu toute la nuit. Et de la chance encore parce qu’au petit matin la pluie avait cessé. Quand je me suis mis en route, le ciel était bleu, juste pommelé de quelques nuages blancs.

Cette fois ça y est, j’ai quitté la région parisienne. Les paysages ont changé. Les petites villes entourées de forêts ont cédé la place à de grandes étendues cultivées. La Beauce est à deux pas. Du blé, du blé, du blé… tiens, du colza !.. du blé, du blé… c’est beau, mais c’est toujours un peu pareil. Mais c’est beau.

Plessis Saint-Benoist, Chalou-Moulineux, Monnerville, Meréville… par des chemins d’exploitation que les pluies récentes ont rendus glaiseux et glissants, j’ai relié à travers champs non pas tant ces villages (certains très jolis d’ailleurs) mais leur cimetière pour y trouver de l’eau.

De village en village, au lieu d’obliquer en direction de Fontainebleau à travers les départements de l’Essonne puis de la Seine-et-Marne, j’ai continué sur ma lancée, cap au sud, et ce soir je dors dans le Loiret. Désormais en zone verte, je vais dès demain avoir la possibilité de déguster une bonne bière même lorsqu’il pleuvra à verse !

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J 06 – Dimanche 7 juin 2020
Autruy-sur-Juine -> Pithiviers (km 142)


Le cimetière de Morville. Atmosphère bretonne en pays de Beauce.

Tout juste parti du petit bois où j’avais passé la nuit, il était à peine huit heures lorsque j’ai traversé Autruy-sur-Juine, en direction de la fontaine du cimetière. À cette heure-là un dimanche matin, il n’y avait pas davantage âme qui vive dans les rues du village mais, dans les cours et les jardins, les chiens étaient en revanche tout à fait réveillés (tout bien réfléchi, il est fort probable que leurs maîtres l’aient été aussi à mon départ !).

On appelait jadis cette région la « Beauce pouilleuse » parce que sa terre était plus aride et moins riche que celle de la Grande Beauce. Ce n’est visiblement plus le cas de nos jours. Les engrais ont considérablement enrichi le sol pour en faire la riche région agricole qu’elle est devenue. Aujourd’hui comme hier, le paysage traversé s’est donc quasiment limité, à perte de vue, à de grandes étendues de céréales, blé et orge. Un peu monotone mais pas désagréable.

Blé et orge
À gauche, le blé,
à droite, l’orge.
(Cliquer pour agrandir)
Au cas où, comme encore moi ce matin, vous ne sauriez pas faire la différence entre ces deux céréales, j’ai fait des photos ! Moi qui suis loin d’être expert en botanique, j’en profite pour faire de la pub pour l’application pour smartphone « Plantnet » que j’utilise en rando pour authentifier plantes, arbres, fruits, feuilles, écorces, etc.

Ce soir, dodo sous un toit à Pithiviers, animée comme une sous-préfecture du Loiret un dimanche soir, ce qui me convient tout à fait. J’avais fait au préalable un petit détour pour voir les ruines des thermes gallo-romains de Pithiviers-le-Vieil (assez décevants car très mal mis en valeur) mais ce soir le bain et la grande lessive, ont été pour moi. L’eau chaude, quand même, c’est pas mal.

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J 07 – Lundi 8 juin 2020
Pithiviers -> Boësses (km 161)


Gilles devant une zone d’extraction. Les différentes couches du sol (3 mètres de lœss au-dessus de 9 mètres de roche) sont bien visibles à gauche.

Je me sentais d’humeur paresseuse ce matin et ai prolongé jusqu’à neuf heures le plaisir de faire la grasse matinée dans un lit. Le temps de refaire mon sac, de payer la note et d’acheter le ravitaillement des prochains jours, il était plus de dix heures et demie lorsque je me suis remis en route.

C’est idiot mais je me sentais un peu coupable, comme si j’étais en retard ! Comme si j’avais un rythme à suivre, un horaire à respecter… Les vieilles habitudes ont la vie dure. Mais non, bonhomme. Tu as tout ton temps, et aucune raison de te presser !

J’ai d’ailleurs saisi deux occasions de prendre mon temps aujourd’hui. La première, à peine sorti de Pithiviers, en un lieu-dit nommé Secval. J’avais volontairement fait un petit détour pour passer en cet endroit où je m’étais dit que je me sentirais presque chez moi et où j’ai fait la connaissance de Gilles. Celui-ci a la charge du fonctionnement d’une unité de fabrication de gravier. À ma question sur ce qu’étaient toutes ces machines au fond d’une énorme cavité dans le sol, il a très gentiment consacré une bonne partie de sa pause déjeuner pour me faire visiter les lieux en m’expliquant le fonctionnement de ses engins.

Je résume ici ses explications en espérant ne pas dire de bêtises car il va me lire ! Les graviers sont fabriqués à partir de la couche rocheuse du sol, de 9 mètres d’épaisseur (entre 6 et 15 mètres sous la surface), par concassage et tamisage, souvent à plusieurs reprises pour obtenir plusieurs tailles bien calibrées de gravier.

À l'église Saint-Lubin
Un petit morceau
de l’église Saint-Lubin
Les boues issues du lavage des pierres et du lœss, couche située entre 3 et 6 mètres de profondeur, sont propulsées par une pompe dans une ancienne zone de prélèvement qui est ainsi rebouchée jusqu’à 3 mètres du sol. La terre de surface gardée en réserve est alors remise en place pour rendre la zone de la carrière à nouveau cultivable. C’est fou comme les choses sont intéressantes lorsqu’elles sont expliquées avec passion. Merci, Gilles !

Quelques kilomètres plus loin, j’ai pris une seconde fois tout mon temps, cette fois-ci pour parcourir et admirer la nef inachevée de l’église Saint-Lubin de Yèvre-le-Châtel. Débutée sous Philippe Auguste, la construction de cette église gothique a été définitivement interrompue par la guerre de cent ans. Ce qui a été construit est magnifique et remarquablement conservé. J’y ai déjeuné d’une partie des provisions achetées le matin, seul au monde dans un calme de paradis.

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J 08 – Mardi 9 juin 2020
Boësses -> Préfontaines (km 187)


Gros malin !

Il m’a bien fallu trente secondes pour comprendre pourquoi, dans le village de Boësses, les panneaux de rues portaient tous la mention « Échilleuses »… jusqu’à ce que la carte m’apprenne que c’est le nom d’un autre village, situé au nord du petit bois où j’avais passé la nuit et non à l’est.

Persuadé de savoir la direction à prendre en partant, je n’avais pas vérifié, et le soleil masqué par un plafond de nuages ne m’avait pas détrompé. Bon, voilà une autre manière de prendre tout mon temps. Assez classique quand on se remet en route, il faut dire.

Une fois mon eau récupérée au cimetière d’Échilleuses, j’ai donc cherché à rattraper mon erreur initiale en coupant entre les champs par des chemins d’exploitation qui, bien sûr, n’allaient jamais dans la direction souhaitée. Cela a donné une journée fantasque, en zig-zags incessants entre les champs. Surtout des champs de blé et d’orge, évidemment, mais avec quelques fantaisies : ici du maïs, là de la betterave et même un champ de menthe. Ah, et pas mal de champs d’éoliennes aussi…

Les jours se suivent et ne se ressemblent pas : en dehors d’un vieux monsieur promenant son chien et de deux dames, adeptes de randonnée, qui ont aimablement rempli ma gourde à Sceaux-en-Gâtinais, aujourd’hui je n’ai rencontré personne.

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J 09 – Mercredi 10 juin 2020
Préfontaines -> Griselles (km 214)


L’abbaye de Ferrières-en-Gâtinais

Adieu la grande plaine céréalière. En quelques kilomètres, je suis passé d’une marche en grandes lignes droites (et en zig-zags) sur les chemins d’exploitation de champs immenses à une marche presque intime le long de chemins qui ondulent entre des haies et qui se paient même le luxe de quelques montées et descentes.

La frontière entre les deux pays est marquée par le Loing. Une fois la rivière traversée à Fontenay-sur-Loing, on entre dans une région de bocage. Il y a toujours du blé mais sur de petites parcelles, et qui est déjà tout doré. Il y a du maïs, des tournesols, des cultures maraîchères, des haies et des prairies, et de petits ruisseaux bordés de saules et de pêcheurs à la ligne. Sur le bord des chemins, les cailloux eux aussi ont changé, le calcaire a cédé la place au silex.

À Ferrières-en-Gâtinais, l’ensemble abbatial m’a retenu une bonne heure. Ses deux églises valaient bien la peine de prendre quelques photos.

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J 10 – Jeudi 11 juin 2020
Griselles -> Courtenay (km 239)


Sur les bords d’un affluent du Loing

Il était si tard hier soir quand j’ai enfin installé mon bivouac et j’étais si fatigué que je n’ai pas pris le temps de raconter mes aventures de l’après-midi, ou plutôt ma première mésaventure de ce périple : j’ai perdu ma veste de pluie.

Après avoir visité le groupe abbatial de Ferrières-en-Gâtinais, je m’étais installé pour déjeuner sur une aire de pique-nique. Deux heures après en être reparti et alors que je commençais à chercher un endroit pour bivouaquer, un doute affreux m’a soudain saisi : « bon sang, je ne me rappelle pas avoir remis ma veste de pluie dans le sac ! »

Vérification fébrile du contenu du sac à dos : nada, pas de veste. Je m’en étais servi pour protéger mon smartphone des ardeurs du soleil tandis que le panneau solaire le rechargeait et elle est probablement tombée du banc sans que je m’en aperçoive tandis que je rangeais mon barda.

J’ai aussitôt fait demi-tour et, poussé par l’adrénaline, ai refait à toute vitesse dans l’autre sens les 7 km parcourus depuis le lieu du déjeuner pour constater, évidemment, que la veste avait disparu. Rien d’autre à faire que se donner des baffes d’abord, puis repartir dans le bon sens, avec pas mal de kilomètres en plus dans les pattes, et une veste de pluie en moins dans le sac.

À moyen terme, cela n’est pas dramatique car mon épouse et moi avons prévu qu’elle me rejoigne le week-end prochain. Elle va pouvoir m’apporter une vieille veste, plus lourde et encombrante, mais dont je serai bien heureux de me contenter pour le moment. Mais pour les deux prochains jours cela s’annonce plus compliqué car, si la météo prévoyait du beau temps pour aujourd’hui, c’est à de la pluie et des orages qu’il faut s’attendre pendant 48 heures à partir de ce soir.

J’ai donc décidé de passer aujourd’hui par la petite ville de Courtenay où j’ai acheté des sacs poubelle de 100 litres et où je me suis installé pour la nuit dans un petit hôtel juste avant que des trombes d’eau commencent à tomber.

J’ai bricolé devant la glace avec deux sacs poubelle un système que je testerai demain : avec le premier, j’ai fabriqué un genre de gilet sans manche avec deux « bretelles » nouées au-dessus des épaules, et avec le deuxième une sorte de pélerine que je placerai par-dessus l’autre pour protéger les bras.

Comment ça, « on veut des photos » ? Alors ça, désolé mais il n’en est pas question !

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J 11 – Vendredi 12 juin 2020
Courtenay -> Saint-Julien-du-Sault (km 260)


À l’abri d’un pont providentiel.

Finalement, je trouve que ça c’est plutôt bien passé… conclut le type hagard, habillé de sacs poubelle et ruisselant de flotte.

En ce qui concerne le brevet de mon système anti-pluie, j’ai le regret de dire que c’est râpé : il a tenu moins d’une heure avant de se déchirer sous l’effet conjugué du vent et du frottement des bretelles du sac à dos, mais même avant cela la pluie s’infiltrait déjà partout.

Cela aurait sûrement été pire si mon parapluie, tenu à deux mains pour éviter qu’il s’envole, ne m’avait pas protégé un peu lorsque le vent ne le retournait pas (c’est-à-dire toutes les dix minutes environ). Quoi qu’en y réfléchissant, je ne vois pas trop comment j’aurais pu être encore plus trempé…

Le plus intéressant a été lorsque j’ai eu l’idée d’ajouter le sac poubelle que j’avais gardé en réserve par-dessus les deux autres, en l’enfilant simplement avec un trou pour laisser passer la tête. Il m’a suffi de quelques minutes à l’intérieur de cette espèce de préservatif géant pour ne plus savoir si l’eau dans laquelle je macérais provenait de la pluie ou de ma transpiration.

En résumé, donc, je déconseille plutôt. Utilisez de préférence une veste de pluie ou un poncho, conseil d’ami.

Après trois heures de ce régime, le miracle est arrivé sous la forme d’un pont par lequel la petite route que je suivais alors franchissait… euh, en fait, rien : ni rivière, ni voie ferrée, ni chemin, rien. C’était juste un pont placé là par la Providence sans autre raison que de permettre au promeneur détrempé de s’abriter. Ce que je me suis empressé de faire pour me débarrasser des couches de plastique qui m’enserraient encore, essayer de me sécher un peu, et déjeuner.

D’ailleurs, aussitôt que j’ai été à l’abri, la pluie a cessé. La punition de mon étourderie était terminée. Une heure plus tard, je repartais sous un pâle soleil vers la douche chaude la plus proche, à Saint-Julien-du-Sault.

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