Vers Compostelle (Antoine Bertrandy)

Le Camino francés

Le pèlerinage vers Compostelle est devenu une sorte d’institution, une longue marche très organisée et très fréquentée. Chaque année, c’est plus de 150.000 personnes qui en parcourent les derniers tronçons. Il est donc difficile d’être moins seul sur un chemin de randonnée qu’en suivant « El Camino de Santiago » mais même le marcheur solitaire que je suis est forcément intéressé par l’aventure que représente un voyage à pied de plusieurs centaines de kilomètres.

Au fil des années, cela m’a amené à lire bon nombre de livres consacrés au « Camino ». Leur intérêt est inégal, leur qualité littéraire également. Pour ne citer que deux livres très honorables, ni la (fausse ?) naïveté d’Alix Saint-André (En avant, Route !)) ni le regard détaché et presque entomologique de Jean-Christophe Rufin (Immortelle randonnée) ne m’ont réconcilié avec un Chemin que je n’ai toujours aucune envie d’emprunter.

Cela explique sans doute que le livre d’Antoine Bertrandy ait attendu près de deux ans avant que je me décide à l’ouvrir. Eh bien, parmi tous ceux que j’ai lu, c’est assurément celui que j’ai le plus aimé, entre autres raisons sans doute parce qu’il est facile de s’identifier avec l’auteur.

Je suis bien en peine de définir un autre but que celui-ci : le sens de ma marche est d’aller de l’avant. »

Antoine Bertrandy n’est pas un aventurier. En fait, lorsqu’il décide de partir, ce n’est même pas un randonneur. C’est un homme de 35 ans qui, à un moment difficile de sa vie, « négocie » avec son épouse un départ solitaire pour un mois de marche sur le Camino francés, entre Saint-Jean-Pied-de-Port et Saint-Jacques-de-Compostelle.

Les vingt-six étapes du pèlerinage sont racontées séparément dans des chapitres successifs mais il ne s’agit pourtant pas exactement d’un journal de bord. C’est un récit tonique dont le sous-titre « Drôles de rencontres » annonce la couleur : ce sont les rencontres que l’auteur a faites au cours de son périple qui en forment le cœur. Elles expliquent même en partie son évolution personnelle au fil des étapes.

Les descriptions des personnes rencontrées sont faites d’une manière souvent drôle mais presque toujours positive et empathique. L’auteur n’est pas détaché, il est totalement intégré dans le voyage, pèlerin parmi les autres pèlerins, et il ne juge pas. Il n’y a ni moquerie excessive, ni condescendance. Son ironie ne s’exerce jamais aussi fort envers autrui qu’à l’encontre de lui-même, par exemple lorsqu’il raconte sa préparation à la marche à venir par des randonnées dans Paris avec sur le dos un sac rempli de livres de Max Gallo, ou quand il décrit sa fuite devant les avances sans ambiguïté d’une randonneuse obèse en mal de tendresse.

L’humour, toutefois, n’est qu’un contrepoint aux réflexions personnelles et à l’émotion ressentie en bien des moments, par exemple lorsqu’il décrit les relations – la fin de ses relations, plutôt – avec son frère, ou quand il tente d’expliquer ce que la marche vers Santiago lui apporte, en dehors de tout motif ou considération religieuse en ce qui le concerne.

À la fin du récit, lorsqu’il a retrouvé Bois-Colombes, son épouse et leur petite fille, il réalise que le plus dur de son chemin reste à venir : il va maintenant lui falloir réintégrer la vie quotidienne.

Peut-être que le pèlerinage véritable, ce n’est pas seulement d’aller à Compostelle, mais également d’en revenir. »

Vers Compostelle (Antoine Bertrandy)
« Marcher est une activité d’une banalité confondante mais, je le comprends désormais, le pèlerin, grâce à ses seules jambes, effleure, à chaque pas un peu plus, le germe d’une transcendance.

Tout enfant se hisse un jour sur ses deux pieds pour découvrir la richesse du monde, et choisir de marcher au long cours, c’est choisir de soulager son âme par la simplicité de l’action. C’est aussi choisir d’approuver le monde dans toute sa grandeur.

Sur mon chemin intérieur, aujourd’hui, marcher devient un absolu dans lequel l’esprit, le corps et le monde se répondent dans une harmonie parfaite. J’existe. J’existe pleinement et c’est bon. [...] Je suis debout et je marche. Je suis un homme… »

Antoine Bertrandy — Vers Compostelle – Drôles de rencontres (Transboréal, 2015)

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