Liberté, Égalité, Laïcité

Traversée Nord-Sud, étape n°34 : Buzançais -> Niherne (jeudi 21 juillet 2011)
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Sur la façade de l'église de Villedieu-sur-Indre

Malgré la lutte d’influence à laquelle se sont livrés au fil des siècles la « fille aînée de l’Église » et l’État français monarchique puis républicain, y compris avant que la Loi de Séparation de l’Église et de l’État de 1905 fut promulguée, ce qui relève de l’une et de l’autre de ces deux entités jalouses de leurs prérogatives a toujours été clair en France.

On a donc une vraie surprise en découvrant l’église de Villedieu-sur-Indre. Sur sa façade, sous des modillons sculptés représentant les signes du zodiaque et au-dessus du portail d’entrée comportant une dédicace bien classique à Notre-Dame du Perpétuel Secours se trouve en effet une autre inscription, totalement inattendue sur un édifice religieux : « RÉPUBLIQUE FRANÇAISE » en grandes lettres capitales.

L’église de Villedieu-sur-Indre
Cette inscription illustre la querelle de clochers – c’est le cas de le dire – qui eut lieu en 1884 entre, d’une part, le Curé de la paroisse et son Conseil de Fabrique qui souhaitaient édifier une nouvelle façade comportant un clocher, et d’autre part le Maire de la commune et son Conseil municipal qui renâclaient à donner l’autorisation d’empiéter ainsi sur le domaine public.

Au « coup de force » des cléricaux qui entamèrent les fondations avant que l’autorisation municipale fut donnée, le Conseil Municipal répliqua par l’inscription de cette marque laïque et républicaine au fronton du clocher et l’obligation de faire sonner les cloches pour le 14 juillet.

J’ai su dès que j’ai vu sa façade que j’écrirais un jour un billet sur l’église de Villedieu-sur-Indre. L’actualité politico-religieuse de ces derniers jours lui donne, me semble-t-il, une saveur particulière.

Il est fréquent que le hasard fasse ainsi un clin d’œil facétieux au décalage temporel – plus d’un an actuellement – entre les étapes de ma longue randonnée à travers la France et la mise en ligne des billets correspondants. Je me suis dit en écrivant celui-ci qu’il est bien bon de vivre dans un pays dans lequel, depuis plusieurs siècles, les querelles en rapport avec la religion ne se situent le plus souvent qu’au niveau de Clochemerle.

La jeune fille à la perle

Johannes Vermeer – La jeune fille à la perle
La jeune fille à la perle (détail) – Johannes Wermeer, ca 1665.
Cabinet royal de peintures Mauritshuis, la Haye.

(Pour voir le tableau dans son intégralité, cliquez sur l’image)

Une jeune femme à la troublante beauté se retourne à demi et jette un regard par-dessus son épaule et le col blanc de sa veste ocre. Ses lèvres sont entrouvertes, comme si elle allait répondre à une question que nous aurions posée en la croisant. Sur sa tête un turban, exotique accessoire que personne aux Pays-Bas ne portait au dix-septième siècle. Suspendue au lobe de son oreille gauche, une perle en forme de larme reflète la lumière qui vient de la gauche, comme dans tant de tableaux de Johannes Vermeer.

Qui est cette jeune fille ? A quoi pense-t-elle ? Ce demi-sourire énigmatique et ces grands yeux sont-ils innocents ou séducteurs ? Pourquoi donc porte-t-elle ce turban jaune et bleu ? Et d’où vient cette perle à son oreille ? Depuis plus de trois siècles, bien des gens se sont posés ces questions auxquelles personne n’aura jamais de réponse.

L’incertitude sur l’origine de ce magnifique portrait a laissé toute liberté à la romancière américaine Tracy Chevalier pour tisser la trame d’un roman éponyme qui à son tour a servi de point de départ au très beau film de Peter Weber, avec Scarlett Johansson et Colin Firth. Le livre se lit avec plaisir ; le film est splendide.

Girl with a Pearl Earring (Tracy Chevalier)
‘What colour are those clouds?’
‘Why, white, sir’
He raised his eyebrows slightly. ‘Are they?’
I glanced at them. ‘And grey. Perharps it will snow.’
‘Come, Griet, you can do better than that. Think of your vegetables’
‘My vegetables, sir?’
He moved his head slightly. I was annoying him again. My jaw tightened.
‘Think of how you separated the whites. Your turnips and your onions — are they the same white?’
Suddendly I understood. ‘No. The turnip has green in it, the onion yellow.’
‘Exactly. Now, what colours do you see in the clouds?’
‘There is some blue in them,’ I said after studying them for a few minutes. ‘And — yellow as well. And there is some green!’ »

Tracy Chevalier — Girl with a Pearl Earring (Harper, 1999)

Chambre noire

Livre et film ne font pas que fournir des informations passionnantes sur les techniques picturales de Johannes Vermeer, sur les pigments qu’il utilisait et la façon dont il se les procurait, sur les étapes de la création d’un tableau ou sur son utilisation d’une chambre noire (« camera obscura »). Ils relatent aussi avec beaucoup de sensibilité l’éclosion et de la progression irrésistible de l’attirance entre deux personnes que tout devrait pourtant séparer : âge, niveau d’éducation, position sociale, religion.

Vue de Delft (1660)
Au fil des mois, le peintre et sa servante se rendent progressivement compte que tout dans leur vision du monde et des choses les rapproche. Alors que l’épouse de Vermeer est aveugle à l’art, la jeune Griet est capable de voir que les nuages dans le ciel de Delft ne sont pas réellement blancs, mais qu’ils contiennent du bleu, du jaune, et du vert…

J’ai beaucoup aimé dans le film la lente progression des émotions et de la sensualité, exprimée en peu de mots mais beaucoup de regards échangés entre les deux personnages, bien servie par la musique d’Alexandre Desplats et dans des décors semblant tout droit sortis des tableaux de Vermeer.

Réveil humide

Traversée Nord-Sud, étape n°33 : Écueillé -> Buzançais (mercredi 20 juillet 2011)
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Réveil humide
Brrr…

Hier soir, pendant quelques heures, la pluie s’est interrompue. J’ai pu monter ma tente dans un petit bois et y installer tranquillement mes affaires sans que tout soit trempé, puis faire ma popote et dîner en plein air. D’après la carte, le bois où j’ai passé la nuit s’appelle « Champ d’oiseau ». « Champ » et pas « chant » et « oiseau » au singulier, mais les oiseaux du coin ne doivent pas savoir lire : j’en ai vu des dizaines sur le sol et dans les arbres, bien peu farouches, sortis après la pluie pour chasser et chanter. Jusqu’au coucher du soleil, les rossignols, mésanges et autres passereaux m’ont fait la sérénade.

Passereau
Une fois la nuit tombée, la pluie a repris et depuis lors elle n’a plus cessé. Confortablement installé dans ma tente, bercé par le bruit régulier des gouttes sur la toile, j’ai bien dormi. À six heures, il pleuvait toujours quand je me suis réveillé. La lumière commençait tout juste à filtrer à travers les gouttes et les branches. Réveil en douceur, mais dieu qu’il fait humide…

Dans cet espace clos, la chaleur de mon corps et ma respiration ont gorgé l’air de vapeur d’eau ; le toit est constellé de gouttes de condensation, les parois ruissellent. Se tortiller pour s’extraire du duvet et s’habiller sans toucher les murs trempés, puis s’asseoir précautionneusement pour réunir ses affaires, voilà qui prend un bon bout de temps quand on n’est guère tenté de se remettre en train.

Allez, je vais allumer le réchaud sous la tente en laissant la porte entrouverte pour aérer et me faire un thé bien chaud, polaire sur le dos et bonnet de laine. Il me reste aussi un peu de fromage et quelques gâteaux secs, de quoi faire un vrai petit déjeuner de gala.

Entrevu par l’ouverture, le sol autour de la tente est devenu un bourbier. Il fait sombre, plus un oiseau ne chante. Les gouttes frappent les feuilles et le sol en cadence, les rafales agitent les branches et font vibrer ma toile. C’est parti pour plusieurs jours, on dirait… eh bien, on fera avec. Il est temps de plier bagage. En route !

Pluie

Traversée Nord-Sud, étape n°32 : St-Aignan-sur-Cher -> Écueillé (mardi 19/07/2011)
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Pluie

 

Le ciel, jaune sombre et gris, déverse sur le monde un rideau presque opaque de gouttes serrées. Marionnettes immobiles suspendues à leurs fils, les arbres aux contours flous font une haie d’honneur au randonneur mouillé. Chaque pas est une gerbe. Il pleut.

Poncho, capuche, surpantalon de pluie, sont autant de membranes où l’eau joue du tambour. Le cliquetis des gouttes masque les autres sons, crée un pseudo-silence, un bruit blanc. La musique habituelle des pas est assourdie. On n’entend plus qu’à peine le crissement des pieds sur l’herbe ou le gravier, et même la succion gourmande de la boue semble silencieuse. Sur les pierres qui glissent, ça couine un peu. Sur le bitume, aussi.

Je marche dans les flaques, de petites mares éclatent à mon passage, un chapelet de marques constelle mon pantalon et sans doute mon dos. Me voici décoré chevalier de l’Ordre du Mérite du Marcheur sous la Pluie.

La nature fait un caprice, et qui pourrait la contrarier ? Je me soumets, j’accepte ses assauts, je ressens sa puissance. Elle est chez elle, je ne suis qu’invité. L’eau gifle la terre, et moi. Mais j’avance. Le sol est gorgé, je glisse, je souffle, je dégouline, mais j’avance. L’air est empli de vapeurs odorantes, humus, forêt, herbe mouillée, boue suave.

Je marche sous la pluie. Je suis seul. Le monde est neuf. J’avance.

Ah, la sale bête !

Traversée Nord-Sud, étape n°31 : Fougères-sur-Bièvre -> Saint-Aignan-sur-Cher (lundi 18 juillet 2011)
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Au réveil, on a parfois des surprises...
Au réveil, on a parfois des surprises…

Quel poète inspiré trouvera enfin les mots pour chanter le bonheur d’uriner dans la nature ? Que les randonneuses veuillent bien pardonner une affirmation qu’elles sont en droit de ne pas soutenir, mais n’importe quel promeneur mâle vous le dira : il n’y a guère de plaisir plus doux que celui d’arroser un tronc d’arbre accueillant, et peu de sons sont plus agréables à l’oreille que le bruissement des feuilles mortes sous un jet libérateur.

Ce matin comme tous les autres, c’est donc en me préparant à cette joie simple que j’ai débuté ma journée. À peine tiré du sommeil par le gazouillis des oiseaux, je suis sorti de ma tente et ai fait quelques pas dans le bosquet baigné de lumière pour faire une visite de courtoisie à l’un des arbres du voisinage. Encore ensommeillé, la tête mollement appuyée contre le tronc moussu, me voici en position quand tout à coup… Ô dieux hospitaliers, que vois-je ici paraître ?

D’accord, il faut bien vivre, et les ixodes ne sont pas responsables de leur mode de subsistance, mais l’amour des bêtes et les convictions écologiques ont l’un et l’autre des limites : « Ah la sale bête ! » n’ai-je pu m’empêcher de m’exclamer en découvrant qu’une tique avait élu domicile en l’un des endroits les mieux abrités et les plus chauds de mon anatomie. Apparemment d’ailleurs, à en juger par son allure luisante et rebondie, elle était cachée là depuis quelque temps, deux ou trois jours sans doute.

Tique
Ixodes ricinus (Photo Wikipedia)
Ce n’est pas manquer exagérément de générosité, me semble-t-il, que trouver très mal élevée cette façon de s’inviter à ma table — si j’ose dire — sans y avoir été conviée. Ce n’est certes pas un millilitre de sang en plus ou en moins qui va me causer du tort, mais tout de même, il y a des limites au sans-gêne, et cette tique-là a vraiment choisi un endroit particulièrement intime pour y planter sa tente… euh, son rostre. Sans parler que certains de ces peu sympathiques acariens sont infestés des bactéries responsables de la redoutable maladie de Lyme.

Or donc, pas de pitié ! L’arrache-tique a fait son office. Requiescat in Pace, Ixodes.

Sadako

Les champignons atomiques sur Hiroshima et Nagasaki
Les champignons atomiques sur Hiroshima et Nagasaki (Photo Wikipedia)

Le 6 août 1945, Harry S. Truman, Président des États-Unis d’Amérique, donnait l’ordre de larguer la bombe atomique « Little Boy » sur la ville japonaise d’Hiroshima. Trois jours plus tard, « Fat Man » explosait à son tour au-dessus de Nagasaki. Il s’agit à ce jour des deux seuls bombardements nucléaires de l’histoire.

Nous avons dépensé deux milliards de dollars sur le plus grand pari scientifique de l’histoire, et nous l’avons gagné. — Président Harry S. Truman

Sadako Sasaki vivait à Hiroshima. Elle n’avait que deux ans lorsque « Little Boy » explosa au-dessus de sa ville. Elle ne fit pas partie des premières victimes mais, neuf ans plus tard, elle fut atteinte d’une leucémie due aux radiations.

Grue en origami
(Photo Wikipedia)
Selon une légende japonaise, quiconque confectionne mille grues (*) en origami voit un vœu exhaucé. Espérant obtenir ainsi sa guérison, Sadako décida de faire mille grues en origami. Elle réussit à en fabriquer plusieurs centaines mais mourut avant d’avoir accompli son défi. Les grues manquantes furent confectionnées par ses camarades de classe, et c’est en compagnie de mille grues en origami que Sadako fut enterrée en octobre 1955.

Le bateau (Nam Le)
« La matinée est chaude et lumineuse. Il y a une alerte, suivie du vrombissement d’un seul B-29. Le bruit traverse lentement le ciel bleu […] Un seul avion. Les Américains se servent de leurs avions pour prendre des photos, dit Grande Sœur. Il fait vraiment très chaud dehors. J’entends le chant de la cigale tsukuboshi : chokko chokko uisu. Chokko chokko uisu. Autour de moi, les huits millions de kami. Je regarde au creux de ma main. À ma gauche, ma mère. À ma droite, mon père. Derrière moi, Grande Sœur. Le papier est presque entièrement gris. Puis tout devient blanc et ma joue gauche me brûle. »
Nam Le — Hiroshima in Le bateau (Albin Michel, 2010)

Après sa mort, les camarades de classe de Sadako Sasaki lancèrent un mouvement visant à collecter les fonds nécessaires à la construction d’un mémorial à sa mémoire et à celle de tous les enfants victimes de la bombe atomique.

J’écrirai le mot paix sur vos ailes et vous volerez tout autour du monde. — Sadako Sasaki

La Statue des enfants de la bombe atomique
(Photo Wikipedia)
La Statue des enfants de la bombe atomique a été inaugurée dans le Parc Mémorial de la Paix d’Hiroshima en 1958. Elle représente une bombe A stylisée au sommet de laquelle Sadako Sasaki se tient debout et brandit à bout de bras une grue en origami. À la base du monument, cette inscription en japonais : « Ceci est notre cri. Ceci est notre prière. Pour la paix dans le monde ».

« Little Boy » et « Fat Man » ont tué environ 230.000 personnes (plus de 140.000 à Hiroshima et de 80.000 à Nagasaki), presque toutes civiles, dont la moitié dans les premiers jours. À titre de comparaison, le nombre total de soldats américains tués au cours de la guerre du Pacifique, de 1941 à 1945, a été très précisément chiffré à 108.504.

Imaginez que l’Allemagne ait lancé deux bombes atomiques, disons, l’une sur Rochester et l’autre sur Buffalo […] Quelqu’un peut-il douter que nous aurions qualifié alors de crimes de guerre le lancement de bombes atomiques sur des villes, et qu’au procès de Nuremberg les Allemands responsables de ces crimes auraient été condamnés à mort et pendus ? — Leó Szilárd

Grus japonesis
(Photo Wikipedia)
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(*) La grue du japon (Grus japonesis) est un très grand échassier blanc et noir à la tête calottée de rouge. Jadis considérée au Japon comme la divinité des marais, elle était censée vivre mille ans.
Elle y est toujours aujourd’hui un symbole de bonheur et de longévité.

Jalons

Traversée Nord-Sud, étape n°30 : Blois -> Fougères-sur-Bièvre (dim. 17 juillet 2011)
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Le Beuvron à Seur
Le Beuvron à Seur

Les rivières sont d’agréables compagnes de voyage qui ne font pas de façon pour accueillir le promeneur. Elles lui offrent leurs rives herbeuses, leurs saules et leurs roseaux, leurs sentiers ombragés, leurs chemins de halage, leurs ponts et leurs moulins.

Les oiseaux qui vivent sur le bord des eaux calmes semblent plus détendus, moins aux aguets que partout ailleurs. Le marcheur qui approche, bien que surveillé du coin de l’œil, ne provoque pas d’envol soudain comme sur les chemins champêtres ou forestiers. On le voit de loin, il fait partie de la douceur des berges, il ne surprend pas, il ne menace pas. Les canards qui se baignent sauraient-ils que la chasse est interdite en ces lieux ? Il n’y a plus qu’en profondeur que l’homme reste un danger, lorsqu’un pêcheur à la ligne trempe son bouchon coloré dans les eaux monochromes.

Pause déjeuner
Pause déjeuner
Chacun à son tour, la Canche, la Somme, l’Epte, la Seine, l’Eure, le Loir, m’ont accompagné depuis que j’ai quitté les rivages de la Mer du Nord. J’ai rejoint aujourd’hui le Cosson, le Beuvron puis la Bièvre. Bientôt viendront le Cher, l’Indre, la Creuse, et bien d’autres encore. Rivières attendues, finalement atteintes, suivies pendant quelques heures ou parfois quelques jours puis traversées et laissées en arrière, dépassées sans être oubliées.

Je marche désormais au sud de la Loire… Une fois franchi, l’objectif qui donnait un nom au futur est rangé dans le passé et laisse la place au suivant. Merveilleux compagnons de voyage, les cours d’eau sont aussi des seuils, des frontières qu’on enjambe, des passages vers plus loin. Les rivières sont des jalons.

Anniversaire

Traversée Nord-Sud, étape n°29 : Selommes -> Blois (samedi 16 juillet 2011)
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La Loire à Blois (pont Jacques Gabriel)
16 juillet 2011 — La Loire à Blois
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Le 16 juillet 2010, je faisais à Bray-Dunes le premier pas de ma traversée de la France du nord au sud, à pied et en solitaire. Je n’avais aucune idée du temps que cela prendrait mais je savais que je ferais autant d’étapes qu’il serait nécessaire, en divisant le parcours en autant de segments que l’imposeraient mes contraintes personnelles et professionnelles.

16 juillet 2010 – Bray-Dunes
16 juillet 2010 — Bray-Dunes
Un an plus tard jour pour jour, je suis encore loin d’avoir fini. La vingt-neuvième étape de ma randonnée au long cours vient de m’amener à Blois, au bord de la Loire que je traverserai demain. Vingt-neuf étapes et plus de sept cents kilomètres de tours et de détours sur le chemin des écoliers. Presque un mois de marche au cours d’un an de vie. J’ai traversé des centaines de villages, contemplé d’innombrables paysages et fait beaucoup de rencontres.

Vingt-neuf étapes et sept cents kilomètres, ce sont aussi des tas de photos, plusieurs carnets remplis de notes et une cinquantaine de billets publiés sur ce blog. C’est beaucoup, et pourtant mes premiers pas sur les bords de la mer du Nord me semblent dater d’hier.

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Les Frères Jacques
En sortant de l’école
(Jacques Prévert / Joseph Kosma)

Sur la carte de France, le tracé du voyage s’allonge. Le serpent bleu progresse toujours plus vers le sud et la liste des étapes commence à être d’autant plus longue que même celles qui n’ont pas encore fait l’objet d’un billet y figurent, révélant un futur qui pour moi est déjà le passé.

« Zéro, Bray-Dunes ; un, Malo-les-Bains ; deux, Gravelines ; trois, Calais… » Au rythme de mes pas, j’énumère souvent en marchant les étapes passées. C’est presque hypnotique. En tout cas, c’est aussi efficace pour détacher mon cerveau de tout ce qui n’est pas le plaisir de la marche que, pour d’autres, compter des moutons l’est pour s’endormir. À chaque étape, des images, des sensations, des souvenirs sont attachés. L’endroit où j’ai dormi, une petite aventure, une rencontre, un paysage. Les gabions de la Côte d’Opale, l’âne de Beaurainville, les manifestants de Gisors, la splendeur des falaises du bord de Seine, la boulangère de Maintenon, le vif chevreuil de la forêt de Crécy et le chevreuil mourant de la forêt de Rambouillet… et partout les statues, les églises, les croix, les cimetières… et puis les chiens, les vilains chasseurs, et les jolies factrices… Bon anniversaire !

Un bon raccourci

Traversée Nord-Sud, étape n°28 : Morée -> Selommes (vendredi 15 juillet 2011)
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Grumes

Dans une clairière du bois où je viens de pénétrer, un ouvrier de l’ONF est adossé à la roue d’un gros engin forestier à l’arrêt. Il est très occupé à sculpter un bâton avec son Opinel. Je m’arrête, on discute. Il n’est pas pressé, moi non plus. On parle du temps qu’il fait, du temps qu’il fera, des arbres du coin, du plaisir de randonner dans la nature au lieu de travailler et du plaisir de se sentir toujours en vacances quand c’est dans la nature qu’on travaille. Et quand vient pour moi le moment de repartir :
— « Eh, tu pars par là ? C’est bien trop long ! Attends, pour sortir du bois, je connais un bon raccourci : tu continues tout droit sur ce petit sentier pendant cinq ou dix minutes. Là, tu vas tomber sur un chemin pierreux. À cent mètres à droite, y’a un dépôt de grumes. Tu lui tournes le dos, tu pars à gauche jusqu’à un vieux relais de chasse, tu prends à droite à l’embranchement et ensuite c’est tout droit. Avec ça, tu vas gagner au moins une demi-heure ! »
— « Super, merci pour le tuyau ! Au revoir ! »

Un quart d’heure plus tard, mon sentier croise le chemin pierreux annoncé. Effectivement, il y a des grumes à cent mètres… sur la gauche. À droite, nada. Est-ce la langue du forestier qui a fourché ou est-ce moi qui me rappelle mal ? Bon, je veux aller vers le sud et d’après le soleil le sud est à gauche… je vais prendre à gauche.

Engin forestier au travail
Encore une demi-heure plus tard. Il y a des grumes un peu partout. Le chemin est devenu un étroit sentier qui serpente entre les arbres, qui tourne et retourne et change sans cesse de direction. Le soleil s’est voilé et ma boussole est dans mon sac. Je ne suis pas du tout certain de marcher encore vers le sud. D’ailleurs, je n’ai pas vu le moindre relais de chasse. En résumé, je me suis perdu mais ce n’est pas bien grave, j’entends le bruit d’un autre engin forestier pas très loin devant, je vais pouvoir redemander ma route.

Ce n’est pas un autre engin forestier, c’est le même, et c’est la même clairière. L’ouvrier que j’ai quitté il y a une heure est à son bord, en train de déplacer un gros tronc. Par chance il me tourne le dos et le bruit du moteur l’a empêché de m’entendre approcher. Vite, vite, je file sous les arbres et m’éloigne. Il ne manquerait plus qu’il me voie et comprenne que j’ai tourné en rond pendant une heure ! Tout de même, on a sa fierté.

Mettre un pas devant l’autre

Traversée Nord-Sud, étape n°27 : Cloyes-sur-le-Loir -> Morée (jeudi 14 juillet 2011)
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Ce n'est pas seulement ça, la France
Légende de l’affiche à gauche : « C’est aussi ça la France ».

Deux longs mois se sont écoulés depuis qu’à Cloyes-sur-le-Loir j’ai repris le train pour Paris. Il m’a fallu attendre jusqu’à cette journée du quatorze juillet pour pouvoir enfin refaire le voyage dans l’autre sens. Deux longs mois qui, grâce à « la magie de l’absence de direct », se réduisent ici aux quelques jours qui séparent ce billet du précédent.

Quatorze juillet donc. Une fête nationale choisie par la IIIe République, théoriquement pour commémorer la Fête de la Fédération du 14 juillet 1790, illustration de la paix et de la réconciliation nationale, mais qui est le plus souvent associée à la journée de violences que fut le 14 juillet 1789. Comme chaque année, la capitale que j’ai quittée ce matin avait été livrée aux tanks et à d’autres véhicules motorisés, tous plus gros et plus armés les uns que les autres. Les soldats qui y étaient juchés s’apprêtaient à défiler sur les Champs-Élysées, dans un grondement ininterrompu de moteurs et de bruits de chenilles.

Au bivouac
Cet après-midi, c’est moi qui marche mais je suis seul, il n’y a pas de bruit et je suis dans les champs. C’est beaucoup mieux. C’est ni plus ni moins ce que font les militaires qui défilent au pas — « mettre un pas devant l’autre et recommencer » — et pourtant c’est à peu près le contraire. Pour les uns, la démonstration de discipline et de puissance d’une (bande) armée, pour l’autre l’usage solitaire de la liberté de se déplacer dans une campagne paisible.

J’ai marché une petite dizaine de kilomètres, juste ce qu’il faut pour se remettre en jambes après plusieurs semaines d’interruption. J’ai monté ma tente dans un joli petit bois près de Morée. Il fait beau, il y a un étang pas loin. Des oiseaux chantent tout autour, une mouche prisonnière bourdonne contre le double toit de ma tente. Ça va.

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