Dans la nuit et le vent

Patrick Leigh Fermor – Couvertures originales des éditions anglaises des trois tomes
Couvertures originales des éditions anglaises des trois tomes
réunis dans l’édition française.

« Un bel après-midi pour partir ». Quelques jours avant Noël 1933 et deux mois avant son dix-neuvième anniversaire, Patrick Leigh Fermor quitte Londres. Bien que ce fils de bonne famille ait eu une scolarité décousue et rebelle, il a déjà les bases d’une culture impressionnante. Ne sachant quoi faire de sa vie, il a décidé de partir à l’aventure pour un long voyage pédestre à travers l’Europe, jusqu’à Constantinople. Il change simultanément de prénom et devient Michaël, prénom d’emprunt sous lequel il va passer de pays en pays, de nation en nation, de peuple en peuple.

En Allemagne, il croise le chemin des chemises brunes et surtout celui de nombreux Allemands qui, comme lui, « ne s’intéressent pas à la politique ». Il traverse un pays dont il apprend à connaître, à comprendre et à aimer les habitants, comme ce sera ensuite le cas pour tous les peuples des pays qu’il traversera. Pendant quinze mois, il va aller de ville en ville, de village en village, parfois accueilli dans des châteaux où, de recommandation en recommandation, il séjourne pendant une bonne part de sa traversée de l’Autriche, de la Hongrie et d’une partie de la Roumanie, parfois dormant à la dure, partageant le feu de camps de tziganes ou de bergers, parfois accueilli dans le foyer de paysans.

C’est un énorme livre de plus de 900 pages. Trois livres en fait, écrits des dizaines d’années plus tard, à partir des carnets gardés, parfois perdus puis retrouvés, que Paddy/Michaël a tenu quasi-quotidiennement tout au long de sa route. Des livres écrits aussi à partir des souvenirs que ces carnets font revivre et en mélangeant d’une manière impossible à démêler les impressions du tout jeune homme qui, à la fin de son périple, fête ses vingt ans sur le Mont Athos, et tout ce que est issu de l’expérience de l’homme âgé qu’il est devenu. Car Patrick Leigh Fermor, après ce voyage initiatique qui détermina en grande partie ce que serait sa vie, a aussi été un écrivain, un agent des forces spéciales britanniques en Grèce et en Crête pendant la seconde guerre mondiale, et sans doute ensuite un agent secret. Nicolas Bouvier et James Bond réunis en un seul homme.

Paddy Fermor écrit magnifiquement. Ses carnets du Mont Athos, qui finissent le troisième livre, semblent avoir été publiés sans que l’homme de quatre-vingt-dix ans ait beaucoup modifié ce que son autre lui-même avait écrit soixante-dix ans plus tôt. Ils contiennent déjà une prose splendide. Les chapitres qui précèdent ont été écrits alors qu’il avait soixante, puis soixante-dix, puis plus de quatre-vingts ans, mais on a l’impression que c’est bien le jeune homme d’à peine vingt ans qui parle, dont les qualités d’écrivain sont éblouissantes et la culture déjà immense et polyvalente, alors qu’il traverse une Europe qui avance inexorablement vers le cataclysme.

Dans la nuit et le vent (Patrick Leigh Fermor)
Un voile indistinct assombrissait le ciel, au -dessus d’une échancrure à l’horizon : un large voile qui semblait presque solide au centre. Il s’amincissait sur les bords, effrangé d’innombrables taches mobiles, comme si le vent eût soufflé sur un vaste tas de poussière, ou de suie, ou sur des plumes toute juste invisibles. Passée l’épaule de la montagne, cette masse mobile, sans cesse renouvelée d’outre-mont, cessa d’être une silhouette de ce côté de la montagne, commença de s’étendre et d’évoquer davantage les plumes que la poussière ou la suie ; elle se faisait de plus en plus blanche. L’avant-garde s’élargit encore en descendant et grossissant, dansante, fluctuante, filant droit sur la partie de la montagne où nous nous tenions, médusés, à la fixer. C’était une lente horde aérienne, énorme, impressionnante, composée de myriades d’oiseaux dont les guides se distinguaient à présent, voguant vers nous sur des ailes quasi-immobiles, enfin identifiables à mesure qu’ils se dessinaient à nouveau sur le ciel. Des cigognes ! »
Patrick Leigh Fermor — Dans la nuit et le vent (vf. Nevicata, 2014)

Cap Cerbère

Au cap Cerbère
Au bout du bout du Cap Cerbère – Vendredi 13 septembre 2013

C’est fait. Je suis arrivé. Après 73 étapes réparties sur trois ans de vie, après 1718 kilomètres et deux paires de chaussures, je suis arrivé. Mais plus que jamais, et ce n’est pas une surprise, en arrivant au Cap Cerbère, je constate que c’est le chemin qui compte, pas la destination.

Depuis mon premier pas sur la plage de Bray-Dunes jusqu’à ce dernier pas au-delà du phare du Cap Cerbère, de la frontière belge à la frontière espagnole, de la mer du Nord à la mer Méditerranée, j’ai simplement posé un pied devant l’autre et recommencé… plus de deux millions de fois. Pas après pas, j’ai conquis l’impossible — le presque impossible — en répétant obstinément le plus simple, le plus possible des mouvements.

Je l’ai fait. J’ai traversé la France, à pied, du nord au sud.

Si l’homme peut marcher sur la terre immense,
Ce n’est pas tant à cause de ses pieds
Que grâce à tout l’espace qu’il n’occupe pas. »
— Tchouang-tseu

D’arbres en arbres

Traversée Nord-Sud, étape n°40 : Lépaud -> Sannat (lundi 12 avril 2012)
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Un arbre sur l'Overland Track, en Tasmanie
Sur l’Overland Track, en Tasmanie

Entre l’étape évoquée dans le précédent billet et celle-ci, plus de huit mois se sont écoulés, des mois qui pour moi ont presque compté pour des années tant ils ont été remplis. En particulier, je suis allé trois fois faire de la grande randonnée en Australie. La troisième fois, j’ai profité de l’été austral pour « faire » l’Overland Track, en Tasmanie. Ce fut une extraordinaire semaine de randonnée en autonomie complète, l’aventure avec un grand A dans une région sauvage et inhabitée, un pays de montagnes et de lacs. Les arbres, là-bas, c’étaient, partout, les eucalyptus. Un jour sans doute j’en parlerai ici.

Mais pour l’heure, je suis revenu en France, je suis dans la Creuse et l’aventure s’écrit de nouveau avec un a minuscule. En ce matin d’avril, je suis reparti à pied de la maison familiale sur la Route des chaumes, comme des centaines de fois depuis mon enfance. Aujourd’hui cependant j’ai marché plus loin que jamais auparavant ; je n’ai pas fait demi-tour au bout de quelques heures, j’ai marché jusqu’au soir en direction du sud. J’ai traversé Chambon-sur-Voueize, la Tardes, les bois d’Évaux-les-Bains, pour arriver ce soir à Sannat.

L'Arbre du Loup
L’Arbre du Loup
J’ai marché toute la journée parmi les arbres de la région – chênes, hêtres, frênes, tilleuls, noisetiers et autres – sur des chemins que j’ai arpentés en toutes saisons depuis des décennies. Aucun endroit ne m’était inconnu, mais j’ai vu chacun d’eux avec l’œil différent de celui qui ne fait que passer, pour aller loin. Dans les Bois d’Évaux, j’ai rendu une visite de courtoisie à la célébrité du coin, l’Arbre du Loup.

Ce chêne creux est ainsi nommé parce que, selon la légende, une louve y aurait élevé ses petits. C’est un ancêtre plusieurs fois centenaire qui est là depuis Louis XIV et n’a plus rien d’impressionnant. Il n’arrive plus à soutenir son tronc et ses rares branches que grâce à deux poutrelles métalliques qui lui servent d’attelles et à un cerclage de fer fabriqué avec une roue de chariot. Grandeur et décadence pour un ancêtre qui fut jadis un colosse et dont la sénescence incite plus à la méditation qu’à l’admiration, en un rappel de la finitude de toutes choses.

À la maison

Traversée Nord-Sud, étape n°39 : Lavaufranche -> Lépaud (mardi 26 juillet 2011)
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À la maison

Il y a un an, un trait de crayon sommairement tracé sur la carte de France a indiqué la direction que j’avais décidé de suivre. Tout droit. Du nord au sud, de la mer du Nord à la mer Méditerranée, de la Belgique à l’Espagne, de Bray-Dunes au cap Cerbère. À pied.

En fait, avec ou sans préméditation, mon trajet a souvent dévié de cette route théorique. Il s’en est écarté d’emblée quand j’ai décidé de suivre pendant plusieurs jours la Côte d’Opale pour rester plus longtemps près de la mer. Ensuite, au fil des étapes, des endroits par lesquels j’avais envie de passer, des lieux où dormir, des gares parfois, la ligne droite simpliste du début s’est joliment transformée en une série d’ondulations douces.

Il y a une semaine, en repartant de Buzançais, ma trajectoire a franchement quitté la direction nord-sud. J’ai dévié vers le sud-est avec en ligne de mire l’endroit où je viens d’arriver. Car ça y est, j’y suis arrivé. Au bout de 936 kilomètres, parcourus en 39 étapes et en un peu plus d’un an, me voici arrivé dans ce village au nom inconnu de tous.

À quatre heures de l’après-midi, j’ai pénétré dans le jardin, j’ai marché sur la pelouse, je me suis assis sur le banc de pierre, à l’ombre des arbres que mon père a plantés. J’ai senti derrière moi la fraîcheur moussue du mur de pierre. Mur de pierres plutôt, fait de pierres simplement posées les unes sur les autres et qui, par la magie du savoir-faire d’un siècle passé, tient toujours solidement debout.

J’ai fait environ la moitié du trajet et pour un temps mon périple s’arrête. La pause sera longue. Je ne reprendrai sans doute pas la route avant l’année prochaine. Je suis arrivé dans mon village, dans la maison où j’ai passé tant de mois de mon enfance.

Je suis arrivé chez moi, en attendant de repartir.

Sur le chemin des vaches

Traversée Nord-Sud, étape n°38 : Sazeray -> Lavaufranche (lundi 25 juillet 2011)
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Pelouse, balançoire et ballon

Marche tranquille dans les bocages creusois, sur un chemin large entre deux haies, un peu boueux après les récents jours de pluie. Au sortir d’un tournant, une maison isolée et devant elle un peu de gravier, un appentis, une pelouse, une balançoire, un ballon et deux petits garçons qui cessent de jouer en me voyant et s’approchent.

- « Bonjour Monsieur » dit le plus grand. Comment tu t’appelles ?

- « Bonjour les garçons. Mon nom à moi c’est Philippe. Et vous, comment vous vous appelez ? »

- « Moi, c’est Mathieu ! J’ai presque cinq ans, et lui, c’est Julien. Julien c’est un petit, il a deux ans et demi »

- « Ah oui, c’est vrai, tu es un grand garçon, et un jour Julien aussi sera grand. C’est votre maison cette belle maison ? »

- « Oui, c’est la maison à Papa, et à Maman, et à moi… (un temps) et à Julien aussi ».

- « C’est vraiment une belle maison, et le jardin est beau aussi ».

- « Pourquoi t’es ici ? »

- « Eh bien, tu vois, je me promène ».

- « Et tu vas où ? »

- « Je vais voir la mer ».

- « C’est loin ? »

- « Oh oui, la mer c’est très loin ».

- « Pourquoi tu passes ici alors ? »

- « Parce que c’est joli ici, et parce que c’est sur mon chemin ».

- « Mais non ! Pourquoi t’es ici ? Ici, c’est les vaches qui se promènent ! »

Jacounette

Traversée Nord-Sud, étape n°37 : La Châtre -> Sazeray (dimanche 24 juillet 2011)
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Jacounette

J’ai eu froid cette nuit. Au cours de la semaine écoulée, alors que sans relâche il pleuvait sur ma tente, j’ai dormi bien au chaud dans ma maison de toile. Bizarrement, c’est aujourd’hui, après une journée sèche et dans une chambre d’hôtel, que j’ai été réveillé plusieurs fois par des frissons, jusqu’à ce que je trouve l’énergie de me lever pour enfiler ma polaire… ensuite, j’ai dormi comme un loir.

En me réveillant, j’ai compris pourquoi il avait fait si froid : c’est à cause de tout le linge mis à sécher hier soir. La tente, la couverture de survie, le poncho, les 2 tee-shirts et autres sous-vêtements accrochés à des ficelles tendues à travers la chambre et la salle de bain ont dû faire monter le taux d’humidité de la pièce à cent dix pour cent, au moins !

Mais finalement, polaire et fatigue aidant, j’ai dormi plus de dix heures. Je suis donc reparti un peu plus tard que prévu, mais qu’importe : être reposé en reprenant la route apporte une sensation extraordinaire de bien-être. J’ai marché d’un bon pas toute la matinée et à midi j’avais rattrapé le temps perdu.

Peu après la pause-déjeuner, se faufilant à travers la haie d’un jardin, une chienne rousse et blanche a déboulé soudain, presque entre mes jambes. En silence et faisant mine de ne pas me regarder, elle s’est élancée devant moi sur la petite route. Tous les randonneurs ont l’habitude que des chiens aboient à pleine glotte sur leur passage à travers les grilles de leur maison. Il arrive aussi, heureusement moins souvent, que des chiens en liberté soient menaçants voire agressifs. Mais c’était la première fois qu’un chien — enfin, une chienne — à laquelle je n’avais pas été présenté décidait de me faire ainsi un bout de conduite.

Adieu Jacounette
Car c’est bien ce dont il s’agissait : Jacounette — ce nom lui allait bien — avait décidé que ma dégaine lui seyait et qu’elle allait me faire l’honneur de sa compagnie. Tantôt derrière, tantôt devant et revenant alors souvent vers moi comme pour m’encourager, attendant de voir quel embranchement je prenais pour s’y engager ou revenant à mon appel quand elle avait pris l’autre, ma nouvelle copine ne m’a plus quitté de l’après-midi.

Moi qui depuis toujours marche seul, elle m’a fait découvrir le plaisir de se promener avec un chien. Je me suis même surpris à rêver qu’elle m’adopte définitivement et qu’elle m’accompagne jusqu’à la Méditerranée…

Mais les bonnes choses ont une fin et le rêve a tourné court. Arrivée sans doute aux limites de son territoire, Jacounette a soudain fait demi-tour. Sans un regard vers son compagnon à deux pattes, elle a repris en trottinant le chemin en sens inverse, me laissant seul et un peu triste.

Adieu, Jacounette, gentille chienne. Un jour, je parlerai de toi dans mon blog.

Chez George

Traversée Nord-Sud, étape n°36 : Buxières d’Aillac -> La Châtre (samedi 23/07/2011)
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Au Pays de George Sand

Dur dur aujourd’hui, et pourtant, après des jours et des jours de marche sous la pluie, il a fait beau enfin. Conséquence sans doute des longues étapes précédentes et des courtes nuits sous la toile de tente mouillée, je me suis traîné toute la journée, avec des douleurs partout, le dos, les épaules, les hanches… comme un avant-goût de vieillesse. Une étape qui m’a rappelé celle du Chemin de Stevenson, l’année dernière, entre Le-Pont-de-Montvert et Florac, la seule où pendant une heure ou deux j’avais sérieusement envisagé de déclarer forfait.

Aujourd’hui aussi, l’étape a été longue mais j’ai eu la chance de trouver à deux reprises des havres parfaits, l’un pour déjeuner au bord d’un ruisseau, l’autre vers 16 h pour piquer un roupillon dans l’herbe, en plein soleil avec mon chapeau sur le nez. Requinqué par ce petit somme, je suis vaillamment reparti vers La Châtre, où j’arrive maintenant. La Châtre, parfaite sous-préfecture… Je suis dans l’Indre, département 36, où se termine la 36e étape de cette TNS.

Pour la première fois depuis Blois, où j’ai traversé la Loire il y a semaine, je vais dormir entre quatre murs et sous un toit en dur car, lassé des nuits humides, j’ai réservé hier un hôtel pour ce soir. Taquine, c’est le jour que la météo a choisi pour se mettre au beau mais ne faisons pas la fine bouche : la salle de bains sera la bienvenue, aussi bien pour moi que pour laver mon linge.

Circuit George Sand
Peu après le Lycée George Sand, la rue Frédéric Chopin croise l’avenue George Sand (mais pas de Boulevard Alfred de Musset à l’horizon, bizarre). Tiens, voici l’impasse George Sand et, quelques pas plus loin, une affiche conseillant de visiter la Maison George Sand, puis un panneau vantant les mérites du Musée George Sand… Ce sera pour autre fois. Il est trop tard ce soir, et de toute façon je ne pense plus qu’à atteindre l’hôtel.

Ça y est, je vois son enseigne ! M’y voici enfin. Quelle surprise ! Dans le hall d’entrée, pour accueillir les visiteurs, trône un grand portrait de… devinez qui ?

Les Statues de la Liberté

La Statue de la Liberté
Liberty Island — Novembre 2012

La « Statue de la Liberté éclairant le monde » a été édifiée en 1886 sur un îlot de la Baie de New-York — qu’on appelle maintenant « Liberty Island » — pour commémorer le centième anniversaire de la Déclaration d’Indépendance des Treize Colonies. Œuvre du sculpteur français Frédéric Bartholdi, édifiée grâce à l’aide de l’ingénieur Gustave Eiffel — qui n’avait pas encore érigé la tour qui le rendrait célèbre — c’était un cadeau du « peuple de France au peuple des États-unis d’Amérique » destiné à témoigner de l’amitié unissant les deux pays depuis la Guerre d’Indépendance américaine.

Dans les Jardins
du Luxembourg
Le monument est universellement connu, et de nombreuses copies se dressent partout dans le monde. Toutefois, Paris est sans doute la seule ville à en posséder deux.

La première Statue de la Liberté parisienne se trouve dans les Jardins du Luxembourg. Pour ceux qui n’ont pas l’habitude de s’y promener, ces jardins du Sénat comportent deux parties assez différentes. La première partie est un jardin à la française typique, avec des allées rectilignes et poussiéreuses bordées d’arbres, des cours de tennis, des kiosques à musiques et des buvettes, et un grand bassin central.

Dans l’autre partie, les allées sont plus tortueuses, elles sont bordées de buissons, de fleurs, d’arbres fruitiers — il y a même des ruches — et de nombreuses statues s’y trouvent, dont un modèle réduit de la Statue de la Liberté.

Sur l’île aux Cygnes
Il ne s’agit d’ailleurs pas d’une copie de la Statue new-yorkaise mais de son modèle original, en bronze, que Bartholdi sculpta quinze ans avant de faire construire la grande Statue new-yorkaise et dont il fit cadeau à la ville de Paris en 1900 à l’occasion de l’Exposition Universelle.

La deuxième Statue de la Liberté parisienne est située sur l’île aux Cygnes, près du Pont de Grenelle sur la Seine. Cette statue-là, en revanche, est effectivement une copie de celle de New-York, offerte à Paris par la ville américaine en 1889. Elle est dirigée vers l’ouest et regarde ainsi par-dessus l’Atlantique en direction de sa « grande sœur », plus vieille de trois ans, tournée elle vers l’est et le vieux continent.

Le « dixième art »

Edward Steichen – Balzac, vers la lumière, minuit (1908)
Balzac, vers la lumière, minuit
(Edward Steichen, 1908)

Dans un essai de 1911 intitulé « La Naissance d’un sixième art – Essai sur le cinématographe », Ricciotto Canudo (1879-1923), qu’on présente souvent comme le premier théoricien du cinéma, a suggéré que le cinéma était le sixième art dans une liste mêlant les arts basés sur l’espace (l’architecture, la sculpture et la peinture) et ceux basés sur le temps (la musique et la danse). Il se rendit compte ultérieurement qu’il avait oublié la poésie, qu’il inclut alors dans la liste en déplaçant le cinéma de la sixième à la septième position. Le terme « septième art » était né.

Untitled #66
(Cindy Sherman, 1980)
Plus tard, la télévision et la bande dessinée furent ajoutés à leur tour à cette liste qui est donc traditionnellement constituée de neuf items qui, mis à part le cinéma et parfois la BD, ne sont pas couramment désignés par leur numéro d’ordre : (1) l’architecture, (2) la peinture, (3) la sculpture, (4) la danse, (5) la musique, (6) la poésie, (7) le cinéma, (8) la télévision et (9) la bande dessinée.

Aussi étonnant que cela puisse paraître, Canudo n’avait pas inclus la photographie dans sa liste. Il faut dire que la pratique de la photographie est marquée par une opposition entre les éventuelles prétentions artistiques de ceux qui s’y adonnent et sa relative simplicité technique.

Cette simplicité a le mérite de permettre à tout le monde d’essayer de créer de la beauté, ce qui est un grand avantage pour qui a une sensibilité artistique mais n’a aucun talent de dessinateur ; mais d’un autre côté, cette dualité même explique que nombreux sont ceux pour lesquels la nature artistique de la photographie demeure sujette à caution.

Baudelaire au fauteuil
(Félix Nadar, 1855)
Pierre Bourdieu, par exemple, voyait dans l’activité photographique un art mineur, « un art moyen », « un art qui imite l’art ». Plus loin dans le passé, Charles Baudelaire en parlait comme du « refuge de tous les peintres manqués, trop mal doués ou trop paresseux ». C’est une appréciation qui peut sembler étonnante de la part de l’ami de Nadar, l’un des premiers artistes photographes qui travailla toute sa vie sur la composition et la lumière. En fait Baudelaire ne critiquait pas la photographie en elle-même, mais il pensait que tout art doit viser à la beauté et non à la reproduction plate du monde réel.

Il ne fait aucun doute que la photographie est parfois un art. Il est tout aussi certain que bien souvent les photos que nous avons l’occasion de regarder n’ont rien d’artistique. La question « est-ce que la photographie est un art ? » paraît donc être une fausse question. Ce n’est pas le medium qui est en cause. Ce qui compte, c’est la manière dont il est utilisé, par qui, et avec quelles intentions.

Porcs-épics

Traversée Nord-Sud, étape n°35 : Niherne -> Buxières d’Aillac (vendredi 22/07/2011)
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Un échidné
Un échidné solitaire (Monts Grampians, Victoria, Australie — Octobre 2011)
(On me pardonnera cette approximation : je n’ai jamais rencontré de porc-épic au cours de mes pérégrinations, et je me sens des affinités avec le sympathique animal ci-dessus)

Encore une journée de marche sous une pluie quasi-continue et un ciel presque noir. C’est une journée à ne pas mettre le nez dehors mais pas de problème : mon nez est bien à l’abri sous mon poncho. Les chemins sont déserts, les routes départementales sont vides, les bois sont silencieux. Aujourd’hui, même les oiseaux ont décidé de rester à la maison.

Journée solitaire, soirée solitaire, dîner solitaire. Pendant une journée entière, je n’ai rencontré personne. Ça pourrait être déprimant mais en ce moment, c’est juste ce qu’il me faut. Neuf jours depuis Cloyes-sur-le-Loir. Plus les jours passent, mieux je me sens. La solitude me fait du bien : je suis à l’abri des piquants, et pour l’instant je n’ai pas froid.

Parerga & Paralipomena (Arthur Schopenhauer)
« Par une froide journée d’hiver un troupeau de porcs-épics s’était mis en groupe serré pour se garantir mutuellement contre la gelée par leur propre chaleur. Mais tout aussitôt ils ressentirent les atteintes de leurs piquants, ce qui les fit se séparer les uns des autres. Quand le besoin de se réchauffer les eut rapprochés de nouveau, le même inconvénient se renouvela, de sorte qu’ils étaient ballotés de ça et de là entre les deux maux, jusqu’à ce qu’ils eussent fini par trouver une distance moyenne qui leur rendît la situation supportable. Ainsi, le besoin de société, né du vide et de la monotonie de leur vie intérieure, pousse les hommes les uns vers les autres. Mais leurs nombreuses manières d’être antipathiques et leurs insupportables défauts les dispersent de nouveau [...] Par ce moyen, le besoin de chauffage mutuel n’est, à la vérité, satisfait qu’à moitié, mais en revanche on ne ressent pas la blessure des piquants. Celui-là cependant qui possède beaucoup de calorique propre préfère rester en dehors de la société pour n’éprouver ni ne causer de peine. »
Arthur Schopenhauer — Parerga & Paralipomena
(vf. Coda, 2005 – Éd. origin. 1851)
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