Du Cauvel au Pont de Burgen

Sur le Chemin de Stevenson [7]

Sépulture à coffre
Une sépulture à coffre
La fin du voyage approche. L’étape d’aujourd’hui ne fait que quinze kilomètres, c’est la première des deux petites étapes qui terminent mon périple, et le temps est enfin en train de virer lentement au beau.

Peu après le Col de la Pierre plantée, une belle variante, pentue et escarpée, se détache du GR 70 pour atteindre des crêtes rocailleuses où se trouve une tombe préhistorique, une « sépulture à coffre ».

Édifiée en un endroit splendide et isolé au-dessus d’un paysage magnifique, la tombe fait à peine un mètre vingt de long. Je ne sais pas si les humains du Néolithique étaient très petits ou si le corps était placé en position foetale mais il ne fait pas de doute que seul un grand personnage a pu avoir l’honneur d’être enseveli en un tel endroit. Il a du s’agir d’un grand chef ou d’un chamane dont le rang justifiait qu’il continue à dominer le monde depuis sa dernière demeure.

La descente vers Saint-Germain de Calberte est ensuite une jolie balade à travers une pinède sur ce qui fut l’un de ces « chemins royaux » percés après la révocation de l’Édit de Nantes pour mieux surveiller les allées et venues des protestants cévenols… et y faire circuler troupes et canons. Le village lui-même est situé en un beau site aménagé en terrasses. Je prends le temps d’y déguster un vrai déjeuner en compagnie d’autres randonneurs rencontrés en chemin. L’étape est si courte, et il fait si beau — enfin — que j’ai bien le temps de me détendre une heure et demie au soleil avec un bon plat et un verre de rosé.

Ce soir, étape au gîte du Pont de Burgen, et demain ce sera la dernière journée : marche jusqu’à Saint-du-Gard puis autocar pour Nîmes et TGV jusqu’à Paris. Déjà. J’ai du mal à croire que cette randonnée soit presque finie, alors que j’ai l’impression que c’est seulement maintenant qu’elle commence vraiment, avec l’arrivée du soleil.
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Étape du jour : Le Cauvel  (Alt. 770 m) – Le Pont de Burgen (Alt.  274 m) – 15 km
Sommets franchis : Crête de la sépulture à coffre (Alt. 933 m)

De Florac au Cauvel

Sur le Chemin de Stevenson [6]

La Mimente
En longeant la Mimente
Le second souffle est arrivé aujourd’hui comme je l’espérais. Une bonne nuit a suffi à me remettre d’aplomb et cette étape m’a paru facile, d’autant qu’aujourd’hui aucun sommet n’était à franchir.

Après la sortie de Florac, le chemin longe pendant de nombreux kilomètres La Mimente dont les gorges sont magnifiques (et probablement encore plus lorsque le temps est ensoleillé). D’un  côté du cours d’eau, puis de l’autre, il suit l’ancien tracé de la voie ferrée. On passe sur des ponts, on traverse des tunnels obscurs, on domine un paysage de gorges splendides.

On est maintenant en plein pays camisard. Cassagnas fut dit-on un dépôt d’armes pour les huguenots révoltés. Son ancienne gare sert maintenant de gîte à bien des randonneurs. Je ne m’y arrête pas car il me reste encore de la route à faire jusqu’au gîte de ce soir, et les nuages s’amoncellent à nouveau.

Une fois la gare de Cassagnas dépassée, le chemin s’infléchit nettement vers le sud. Quittant les bords de la Mimente, il se place dans le prolongement du tracé suivi jusqu’au Pont-de-Montvert et quitté pendant deux jours pour ce petit écart vers l’ouest jusqu’à Florac.

Dans un tunnel
La sortie du tunnel est proche !
Les châtaigners sont partout, ils me protègent un peu de la pluie qui a commencé à tomber. Après la chaleur relative de cette journée, la pluie vespérale fait se dégager des senteurs de bogues et de mousse tandis que je me presse vers le Cauvel.

Les propriétaires du gîte de ce soir sont deux frères aux prénoms bibliques, de ces jeunes paysans actifs et convaincus qui maîtrisent aussi bien l’électricité que la comptabilité, l’internet que les travaux des champs, et dont le prosélytisme semble avoir trouvé un nouveau point d’ancrage dans l’écologie.

L’un d’entre eux plaide avec véhémence en faveur du bio et des petites exploitations pendant que les 18 randonneurs dont il est l’hôte dînent de poulets de supermarché et de riz… Nous apprenons aussi avec intérêt que pour clôturer son terrain, il a fallu 150 km de fil d’aluminium et 6 000 poteaux en bois de châtaigner. Cinq rangées de fil superposées, un poteau tous les 5 mètres, le compte y est : la petite exploitation fait… 30 kilomètres de circonférence. Comme aurait dit le sage, tout est relatif.
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Étape du jour : Florac (Alt. 546 m) – Le Cauvel (Alt. 770 m) – 22 km

Du Pont-de-Montvert à Florac

Sur le Chemin de Stevenson [5]

Escargot
Salut, collègue !
« Il paraît que c’est une étape longue, mais pas difficile : il n’y a pas beaucoup de dénivelé » disait ce matin à l’hôtel une randonneuse à d’autres personnes de son groupe.

En voilà une qui n’a pas dû être déçue… Dur, dur aujourd’hui, j’ai eu l’impression de me traîner toute la journée à la vitesse du collègue de la photo ci-contre, le seul porteur de sac à dos que j’aie dépassé aujourd’hui.

Les montées et les descentes se sont succédées, que mes jambes ont eu du mal à encaisser, surtout les descentes d’ailleurs. L’ascension hier du Sommet du Finiels a laissé des traces, et en outre j’ai été pris par surprise. Je ne m’attendais pas à ce que l’étape d’aujourd’hui soit difficile.

J’aurais pourtant dû deviner que, dès le départ, il faudrait payer le plaisir de la descente enchantée d’hier vers Le Pont de Montvert par une remontée ce matin, de l’autre côté de la vallée du Tarn. Ensuite, ça a été la montée progressive jusqu’au Col de la Planette, puis au Signal du Bougès. Puis redescendre, puis remonter, puis redescendre et remonter encore, pour finir par la descente sur Florac par le raccourci du GR68 qui évite Bédouès mais est raide, très raide !

Pour la première fois aujourd’hui, et bien qu’il n’ait pas fait trop mauvais temps, je me suis demandé au milieu de l’après-midi ce que je fichais là… Et maintenant que je suis arrivé, aïe mes jambes ! Bon, c’était mon cinquième jour de marche, il n’y a rien là que de très normal. Stretching, douche, lessive, un bon dîner, 1 gramme d’aspirine et au dodo ! Demain ça ira mieux.
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Étape du jour : Le Pont-de-Montvert (Alt. 875 m) – Florac (Alt. 546 m) – 25 km
Sommets franchis : Signal du Bougès (Alt. 1421 m)

Du Bleymard au Pont-de-Montvert

Sur le Chemin de Stevenson [4]

Une montjoie sur les flancs du Mont Lozère
Une Montjoie sur les flancs du Mont Lozère
La nuit a été rythmée par les grondements du tonnerre qui n’ont cessé qu’à l’approche du matin et par le bruit de la pluie tombant à verse sur le sol et les toits environnants.

Vers six heures toutefois, le ciel s’est calmé. Il n’est plus que gris lorsque je me mets en route pour atteindre ce soir Les Cévennes. C’est l’automne au mois de mai, un automne pluvieux, qui me suit jusqu’à la montée vers le Mont Lozère et le Pic de Finiels.

Les marques du GR70 sont très espacées, mais les montjoies me guident vers le sommet, comme elles ont guidé les bergers pendant des siècles le long de ces drailles dénudées qui grimpent sur les flancs du Mont Lozère. Une montée longue et progressive dans un décor de carte postale, une lente ascension vers l’hiver réfugié au sommet du Finiels.

Les Cévennes vues du Finiels
En fait de pic, le Finiels est un plateau de quelques centaines de mètres de diamètre, qui semble habité par les milliers de blocs de pierre qui s’y trouvent. L’effort de l’ascension est récompensé par un spectacle magnifique, quelque soit le coin de l’horizon vers lequel on se tourne : Plomb du Cantal au nord, Aubrac à l’ouest, Mont Gerbier-de-Jonc à l’est, Aigoual et Cévennes au sud.

S’il avait fait beau, j’aurais vu les Alpes, les Alpilles, la mer, qui sait ? Mais il ne fait pas beau. Il vente et il fait froid, il est grand temps de basculer enfin vers le sud et les Cévennes. Les premières centaines de mètres de la descente se font dans 30 centimètres de neige, qui disparaît heureusement au fur et à mesure que la pente s’accentue. Après la descente abrupte et glissante dans les mille ruisseaux que la fonte des neiges a fait naître, c’est le village de Finiels, c’est l’orée des Cévennes.

Vers le Pont-de-Montvert

Quand je peux enfin relever la tête sans risquer de tomber, je m’aperçois que le ciel est bleu, à peine parsemé de quelques nuages blancs. Au cours de la même journée, trois saisons se sont succédées : après l’automne ce matin et l’hiver tout à l’heure, c’est maintenant le printemps.

Adieu – ou plus probablement au revoir – surpantalon et veste imperméables ! Me voici en chemise pour parcourir les derniers kilomètres dans des paysages magnifiques.

Les terres caillouteuses de la face sud du Mont Lozère deviennent joyeuses sous le soleil. A plus basse altitude, des champs vert vif apparaissent, parsemés de milliers de taches jaunes qui signent l’arrivée du printemps. Boutons d’or, ajoncs, genêts, pissenlits, jonquilles… comment se fait-il qu’en certains lieux et à certains moments, la nature décide ainsi d’une couleur dominante pour habiller ses paysages ?

Le Pont-de-Montvert
Dans de telles conditions, la longue descente vers Le Pont-de-Montvert est un moment de pur bonheur. Le bourg lui-même est un joli village au bord du Tarn, avec un pont qui m’évoque, à une échelle réduite, celui de Mostar, en Bosnie, le Stari Most de triste mémoire et où j’étais il y a un an.

Le Pont-de-Montvert, dont le passé est lui aussi marqué par la guerre et les massacres, est maintenant un bel endroit qui fleure bon le midi. L’air ce soir y est léger, et les oiseaux chantent.
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Étape du jour : Le Bleymard (Alt. 1 069 m) – Le Pont-de-Montvert (Alt. 875 m) – 18 km
Sommet franchi : Pic de Finiels (1 699 m)

De La Bastide-Puylaurent au Bleymard

Sur le Chemin de Stevenson [3]

Matin brumeux sur la Mourade
Ce qui est le plus difficile dans une étape de randonnée, ce n’est pas tant la distance que le dénivelé. L’étape d’aujourd’hui est certes longue, c’est même la plus longue du parcours (29 km), mais c’est aussi une étape variée et avec quelques côtes qui valent le détour — pour les gravir ou pour les éviter, selon le désir de chacun !

Départ de La Bastide-Puylaurent dès huit heures du matin, en prévision de cette longue étape. La bonne nouvelle, c’est qu’il ne pleut plus, mais apparemment il en est de La Bastide-Puylaurent comme de la « Bretagne » d’Astérix : quand il ne pleut pas, c’est qu’il y a du brouillard.

La première ascension de la journée m’emmène au Sommet de la Mourade, qui se poursuit par le Plateau de la Gardille encore recouvert de plaques de neige. Vers 10 heures, la brume se délite enfin, juste à temps pour laisser voir le Rocher de la Réchaubo, bizarre bloc déchiqueté posé à la sortie de la forêt domaniale. Celle-ci est jalonnée par des bornes de pierre, gravées des deux initiales « AF » dont la signification n’est pas évidente.

Mirandol et son viaduc
Le viaduc de Mirandol

La descente vers Chabalier, puis Chasseradès, puis Mirandol, est d’autant plus agréable qu’il fait presque beau maintenant. Pour la première fois en trois jours de marche, je vois un coin de ciel bleu, et ça change tout !

Mirandol est un ravissant village, et le viaduc qui le surplombe et le traverse est impressionnant. Il est drôle de penser que Stevenson, en 1878, a partagé ici une chambre avec des ouvriers chargés de faire des relevés pour la construction de ce même viaduc.

La voie ferrée qu’on longe pendant quelques temps conduit insensiblement à une montée vers le village de l’Estampe, avec en particulier un raccourci abrupt, qui ne fait guère plus d’un kilomètre sans doute, mais qui m’aura coûté bien des efforts et une bonne suée sur un chemin étroit, boueux et couvert de feuilles mortes. En comparaison, l’ascension du Goulet paraît facile.

Le village fantôme de Serreméjean
Serreméjean

Une fois le col passé, le chemin descend doucement dans la forêt. Sur la droite, dissimulées jusque-là par un angle du sentier et aux trois-quarts masquées par la végétation, les ruines du village de Serreméjean sont le témoin de mon passage. Est-ce la dureté de la vie en ce coin isolé qui a conduit ses habitants à abandonner leur village ? Y a-t-il eu une épidémie, une famine, ou la folie des hommes lors des guerres de religion est-elle responsable de cet abandon ?

Le mur en ruine d'une maison de Serreméjean
Apparemment, nul ne le sait plus dans le pays. Petit à petit, la nature y a repris ses droits. Les herbes folles et les orties ont envahi les lieux, le lierre et la ronce se sont emparés des murs de guingois et des fenêtres sans volets.

Je reprend mon chemin. Le village abandonné est maintenant derrière moi. La vie végétale y continue à son rythme, indifférente aux pas du marcheur solitaire qui va rejoindre Le Bleymard, au pied du Mont Lozère.

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Étape : La Bastide-Puylaurent (Alt. 1 024 m) – Le Bleymard (Alt. 1 069 m) – 29 km
Sommets franchis : Sommet de la Mourade (Alt. 1 308 m), Col du Goulet (Alt. 1 413 m)

De Chaudeyrac à La Bastide-Puylaurent

Sur le Chemin de Stevenson [2]

Cheylard-l'Évêque
L’arrivée sous Cheylard-l’Évêque
Réveil spontané à 6 heures après une nuit agitée, marquée par des rêves d’inondation d’un appartement imaginaire, l’eau ruisselant de toutes parts et refluant par toutes les ouvertures.

Pas difficile de comprendre ce qui a inspiré ce rêve aquatique : il pleut à verse sur le toit en zinc situé en contrebas de la fenêtre de ma chambre. Le temps de prendre un bon petit déjeuner et de préparer mon sac, la pluie a cessé mais le ciel reste d’un noir d’encre. Tant pis, je ne suis pas venu jusqu’ici pour faire du stop, en route !

Les cinq kilomètres qui relient Chaudeyrac au GR70, juste après Cheylard-l’Évêque, sont un joli tronçon de chemin, d’autant plus agréable qu’il ne pleut pas. Le sentier fait découvrir Cheylard par en-dessous. À la sortie d’un virage, on découvre soudain, en haut et sur la gauche, l’église du village perchée sur un rocher, surmontée d’une monumentale statue de la Vierge.

Vite dépassé toutefois et vite oublié. Il y encore bien du chemin à faire et le temps se gâte. Quelques gouttes d’abord, une simple bruine, puis un crachin froid et tenace, qui s’accentue progressivement et devient une vraie pluie qui mouille. Il faut enfiler veste et surpantalon imperméables, bâcher le sac et mettre la cape de pluie.

Enfiler un surpantalon alors qu’on a aux pieds des chaussures de marche à tige haute est un exercice d’équilibriste assez intéressant. Le talon d’une chaussure bloqué dans la jambe du surpantalon, c’est miracle que je ne me casse pas la figure dans la gadoue, moins gêné d’ailleurs par la pluie que par le fou-rire qui me gagne, comme spectateur unique de ce pauvre gars qui cherche à conserver son équilibre dans la pluie et le vent, tout seul et sans aucun abri en vue. Voilà ce qui s’appelle se construire des souvenirs me dis-je en m’essuyant des yeux mouillés de larmes et de pluie.

Les ruines du château de Luc
Tout le reste de la journée va être à l’avenant. Quelques kilomètres sont particulièrement pénibles, entre Luc et Rogleton, sur une route goudronnée battue par le vent et sous des trombes d’eau. Pas question dans ces conditions de faire le détour envisagé jusqu’à la Trappe de Notre-Dame des Neiges , où Stevenson avait fait halte pendant quelques jours, ces kilomètres supplémentaires seraient pur masochisme.

Bien plus tard, à l’hôtel, alors qu’à dix heures du soir il pleut toujours, je regarde la météo : « temps gris et pluvieux jusqu’à la fin de la semaine prochaine »… c’est-à-dire jusqu’à la fin de la randonnée. Bon, je ne suis pas exigeant, ce n’est plus du beau temps que j’espère, c’est de ne pas marcher sous un déluge perpétuel. S’il ne pleut pas à verse, je serai content ; les nuages, le ciel bas et lourd, je prends !

Demain la plus longue étape de la rando, 29 kilomètres pour arriver au Bleymard, au pied du Mont Lozère. S’il fait le même temps qu’aujourd’hui, ça promet.

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Étape du jour : Chaudeyrac (Alt 1140 m) – La Bastide Puylaurent (Alt 1024 m) – 23 km

De Langogne à Chaudeyrac

Sur le chemin de Stevenson [1]

Entre Langogne et Chaudeyrac
Et c’est parti ! Une première étape courte et avec peu de dénivelé, pour se mettre en jambes. Le ciel gris dès le matin promet visiblement d’arroser l’événement sous peu. Qu’importe, je suis équipé, et de toute façon, je préfère encore une pluie fine à un soleil écrasant.

Malgré ma volonté de limiter le plus possible le poids de mon sac à dos, j’ai emporté l’indispensable topoguide du GR 70, mais aussi les six cartes au 1/25.000 qui couvrent le parcours. Ajoutons à cela le GPS de mon iPhone 3G, équipé de l’excellent logiciel Iphigénie qui donne accès aux cartes du Géoportail de l’IGN.

Eh bien, rien de tout cela n’est vraiment nécessaire aujourd’hui, tant le balisage de ce début de parcours est luxueux. Outre les balises blanches et rouges du GR que connaissent tous les randonneurs, il y a à chaque croisée de chemins de véritables poteaux indicateurs qui empêcheraient le plus distrait des randonneurs solitaires de se tromper de direction : ”GR 70 – Chemin de Stevenson”. Merci les gars !

Bienvenue à Saint-Flour-de-Mercoire
À Saint-Flour-de-Mercoire, une cérémonie devant le monument aux morts me rappelle que nous sommes le 8 mai. Vieux messieurs endimanchés avec veste et bérêt arborant leurs décorations, gerbes de fleurs, deux ou trois tambours et trompettes. Plongée en France profonde. Ambiance bon enfant, les anciens soldats sourient à ce type qui fait une marche d’approche alors que personne ne l’y oblige, et je les salue en retour.

La progression est facile, ponctuée par la traversée de quelques hameaux et de rares villages. Le crachin persistant ne mouille pas vraiment. Il ne fait pas disparaître les plaques de neige qui persistent dans les champs et les bois, et deviennent plus abondantes au fur et à mesure que l’on monte de 900 m à 1200 m d’altitude. C’est une montée en douceur, presque sans s’en rendre compte. Seule l’arrivée à Chaudeyrac oblige à passer de l’autre côté d’un vallon, par une descente abrupte suivie d’une remontée… courte mais bonne.

Le passage par Fouzillic et Fouzillac — ou est-ce l’inverse — n’a pas donné lieu aux mauvaises rencontres que fit Stevenson : aucun mauvais plaisant ne m’a fait prendre un mauvais chemin et obligé à passer la nuit dehors. Me voici arrivé à l’hôtel où je vais pouvoir me doucher et changer de vêtements : douche et lessive sont les deux mamelles du randonneur.

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Étape du jour : Langogne (Alt. 920 m) – Chaudeyrac (Alt. 1140 m) – 16 km

Sur le Chemin de Stevenson – Langogne

Carte du Chemin Stevenson

Ce qui à partir de demain représentera une journée entière de marche est franchi en quelques minutes aujourd’hui par ce TGV qui file vers le sud.

De l’autre côté de la vitre, sous un ciel bleu que je n’attendais pas et dont je crains qu’il disparaisse bientôt, la végétation a commencé à changer. Les pins sont apparus, les fleurs sur les talus sont plus nombreuses.

C’est là ou presque que j’arriverai à pied à la fin de la semaine prochaine après huit jours de randonnée sur le Chemin de Stevenson. La lecture du « Voyage dans les Cévennes avec un âne », ce merveilleux petit livre de Robert Louis Stevenson dont j’ai déjà parlé dans ce blog, m’a donné l’envie de marcher sur les traces de son auteur.

Par manque de temps, je ne pourrai pas partir comme lui du Monastier-sur-Gazeille ; ma randonnée sera raccourcie de trois journées et commencera à Langogne. Je prévois de rejoindre Saint-Jean-du-Gard en huit étapes qui me feront traverser le département de la Lozère du nord au sud, à travers le Velay, le Gévaudan et les Cévennes. Je marcherai seul, sans la compagnie d’aucun âne… en dehors de moi-même.

Langogne – La Chapelle des Pénitents

Mais d’abord, il faut rejoindre Langogne. Depuis Nîmes, ce Train Express (sic) Régional met plus de temps qu’il n’en avait fallu pour rallier Nîmes depuis Paris. Pendant ces quelques heures, le temps et la végétation se modifient à nouveau, mais dans l’autre sens. Des nuages apparaissent puis se multiplient, le ciel devient gris et se rapproche du sol. Le train remonte vers le nord, il monte aussi en altitude. On quitte progressivement le Midi pour entrer dans le Massif Central, une région montagneuse et rude, où la neige brille encore sur les sommets.

Langogne est une ville tout en longueur, construite le long d’une rivière, le Langouyrou, affluent de l’Allier. Elle est surtout située le long d’une rue principale dans laquelle les voitures passent à toute allure. Un vieux Langogne subsiste pourtant, dont on peut découvrir ça et là des morceaux épars. Une église romane du XIIIe siècle, une ancienne halle, une Chapelle des Pénitents (photo ci-contre) sont faciles à trouver si l’on s’écarte de la rue principale pour flâner. Pas besoin d’aller très loin étant donné la taille de la ville, mais il faut chercher un peu.

Il pleuviotte et il ne fait pas chaud. Un « collègue » randonneur, qui a déjà marché trois jours depuis Le Puy-en-Velay, m’apprend au dîner que pendant son étape d’hier entre Le Monastier et Le Bouchet Saint-Nicolas, il a dû marcher dans 30 centimètres de neige pendant plusieurs kilomètres. Voilà qui promet pour la suite. Allez, au lit, demain l’aventure commence.

Pâques

La pleine lune
La pleine lune
Chaque année, j’essaie désespérément de me rappeler comment la date de Pâques est déterminée, et chaque année, je me rends compte que j’ai encore oublié.

C’est pourquoi j’ai décidé de l’écrire une bonne fois pour toutes, pour aider les neurones qui me restent à mémoriser la recette ci-dessous :

Pâques est célébrée le dimanche
qui suit la première pleine lune
survenant après l’équinoxe vernal
ou le jour de cet équinoxe

L’équinoxe est ce moment de l’année ou le centre du soleil est situé exactement au-dessus de l’équateur terrestre. L’équinoxe vernal définit le premier jour du printemps dans l’hémisphère nord, et de l’automne dans l’hémisphère sud. Il peut tomber le 19, le 20 ou le 21 mars.

L'équinoxe
L’équinoxe
La pleine lune est une phase de la lune qui survient quand la lune est située du côté de la Terre opposé au soleil. À ce moment-là, sa face visible est directement éclairée par les rayons du soleil et apparaît parfaitement ronde. Comme la durée du mois lunaire est de  29,531 jours, l’intervalle entre deux pleines lunes est de 29 ou 30 jours. La date des pleines lunes varie selon les mois de notre calendrier solaire.

Donc…
« Pâques est célébrée le dimanche qui suit la première pleine lune survenant après l’équinoxe vernal ou le jour de cet équinoxe. » … OK.

Le printemps dans l’hémisphère nord — et l’automne dans l’hémisphère sud — a débuté le samedi 20 mars cette année. …OK.

La première pleine lune après ce jour est survenue mardi dernier 30 mars. Donc, Pâques tombe aujourd’hui, dimanche 4 avril. Hé, ça marche !

Réunion de la commission des réformes du calendrier julien
Réunion de la commission des réformes du calendrier julien.
Peinture sur bois, 1582 — Sienne, Italie.
En fait, l’affaire est (encore) un peu plus compliquée car ce qui est décrit ci-dessus n’est valable que dans les pays de culture catholique ou protestante, qui utilisent le calendrier grégorien. Le plus employé dans le monde aujourd’hui, ce calendrier a été créé en 1582 par un décret du Pape Grégoire XIII (d’où son nom de grégorien), en lieu et place du calendrier julien mis en place par Jules César en 46 avant J.-C.

Le pape avait suivi les conseils d’une commission spécifique selon lesquels 10 jours devaient être sautés afin de synchroniser à nouveau le calendrier avec les saisons. C’est ainsi que le jeudi 4 Octobre 1582 — dernier jour du calendrier julien — a été suivi par le vendredi 15 Octobre 1582 — le premier jour du calendrier grégorien.

Pour les églises chrétiennes qui utilisent encore le calendrier julien, les églises orthodoxe et maronite essentiellement — en Russie, en Roumanie, en Grèce, au Liban, etc.. — Pâques est donc le plus souvent célébré un autre jour que chez nous.

Les choses sont d’ailleurs rendues encore plus compliquées par le fait que non seulement il y a une différence de 13 jours entre les calendriers julien et grégorien, mais que la date de la pleine lune prise en compte par les églises orientales n’est pas sa date réelle de survenue, mais sa date théorique, qui diffère maintenant de 5 jours de la date réelle.

Bref. Cette année, il se trouve que la date de Pâques est la même pour tout le monde. C’était bien la peine de se donner tout ce mal. D’autant que je me demande ce que je me rappellerai de tout cela l’année prochaine…

Beat Generation

Manuscrit de Sur la route
J’ai regardé récemment sur le web une vieille émission télé de Radio-Canada au cours de laquelle Jack Kerouac était interrogé en français, sa langue maternelle, sur son enfance, ses voyages et sur la « Beat Generation », une expression qu’il a inventée. L’enregistrement date de 1967. A cette époque, l’écrivain avait 45 ans et son alcoolisme avait déjà fait beaucoup de dégâts (il est mort en 1969 d’une hémorragie digestive compliquant une cirrhose alcoolique). L’émission vaut toutefois largement la peine d’être regardée (cliquer ici).

Jean-Louis Lebris de Kerouac est né à Lowell, Massachussetts, dans une famille de Canadiens français, quelques années après que ses parents ont quitté le Québec pour chercher un emploi en Nouvelle-Angleterre, comme beaucoup d’autres Québécois de leur génération. La famille Le Bihan de Kervoach était originaire de Huelgoat, dans le Finistère. « Ti-Jean » Kerouac ne commença à apprendre l’anglais qu’à partir de six ans, et ne parla jamais chez ses parents autrement qu’en français (ou, plus précisément, en joual).

L’expression « Beat Génération » fait principalement référence à un petit groupe de poètes et écrivains américains des années cinquante : Jack Kerouac lui-même, William S. Burroughs, Allen Ginsberg et Gregory Corso. Dans son interview à la télévision québécoise, Jack Kerouac explique qu’il a forgé ce terme comme une triple référence : d’une part aux pauvres de son pays, particulièrement les noirs, harassés de travail (« dead-beat » en argot américain veut dire « crevé », « éreinté »), ensuite au Jazz (« the beat » signifie « le rythme »), et enfin à la béatitude religieuse… et que l’idée lui en est venue alors qu’il se trouvait dans une église catholique.

Autant Kerouc se réclamait de la « Beat Generation » autant il détestait le mot « Beatnik », inventé en 1958 par un journaliste du San Francisco Chronicle’s avec une intention clairement péjorative : c’était en effet une référence transparente au satellite russe Spoutnik, qui cherchait à faire passer l’idée que les Beatniks, d’une part se plaçaient en dehors du cours normal de la société, ce qui était sans conteste vrai, et d’autre part qu’ils étaient pro-communistes, ce qui était faux ; il y a peu de ressemblances entre la philosophie des Beatniks et celle des communistes, en dehors d’une antipathie commune pour le consumérisme et le capitalisme.

En dépit de ce sous-entendu péjoratif, le mot « Beatnik » est rapidement devenu un label revendiqué par ce nouveau stéréotype d’hommes portant le bouc et le bérêt, et de femmes aux longs cheveux habillées de fuseaux noirs. Les Beatniks étaient partisans de la déségrégation ; ils aimaient le jazz et étaient très ouverts à la musique et à la culture des noirs américains. Ils étaient ainsi considérablement en avance sur leur époque, et ils ouvrirent la voie à la génération suivante, les « Hippies » des années soixante.

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Photo : Une illustration de la méthode « d’écriture spontanée » utilisée par Kerouac : le manuscrit de Sur la route, dactylographié sur un rouleau de papier de près de 40 mètres de long.

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