L’archipel d’une autre vie (Andreï Makine)

Dersou Ouzala
Soldats russes dans la taïga
Image extraite de Dersou Ouzala, film d’Akira Kurosawa d’après le livre de Vladimir Arseniev

Dans les années 1970 du « communisme vieillissant qui coïncida avec notre jeunesse », selon les mots du narrateur, celui-ci est un adolescent, orphelin de deux « héros du peuple », qui apprend sans entrain le métier de géomètre aux confins de la Sibérie extrême-orientale. Désœuvré, il s’apprête à partir randonner dans la taïga lorsque son attention est attirée par un mystérieux inconnu qui, lui aussi, s’y enfonce. Sans bien savoir pourquoi, il commence à le suivre en cachette. En fait, l’inconnu a immédiatement remarqué qu’il était suivi et à l’occasion du premier bivouac, neutralise le garçon. Se rendant compte de son caractère inoffensif, il lui offre du thé et l’interroge sur sa vie, avant de lui raconter la sienne…

En 1952, pendant la guerre de Corée, Pavel Gartsev est un jeune homme de 27 ans cantonné dans l’extrême-orient sibérien avec des dizaines d’autres soldats dont les autorités soviétiques testent la résistance en cas de conflit atomique. Un détenu dont on ne sait rien s’est échappé et s’est enfoncé dans la taïga, il faut le rattraper. Les soldats Gartsev et Vassine sont désignés pour assister dans cette mission le commandant Boutov, le capitaine Loukass et le sous-lieutenant Ratinsky.

Au fil des jours et des nuits de poursuite, le fugitif fait montre d’une ruse et d’une connaissance de la taïga qui mettent à rude épreuve ses poursuivants. Feux de camps multiples pour déjouer ceux qui le traquent, pièges en tous genres, gibier empli d’herbes soporifiques qui endorment leur chien, l’inconnu a plus d’un tour dans son sac. Au fil des jours, ses relations avec ses poursuivants deviennent presque intimes, tandis que les personnalités des cinq soldats se révèlent au grand jour. Le commandant Boutov, amateur de vodka et finalement assez brave homme, tremble devant le véritable chef de l’expédition, le capitaine Loukass, à qui sa fonction de responsable de la sécurité donne le pouvoir d’écrire des rapports qui signifient la vie ou la mort ; le sous-lieutenant Ratinsky, lâche et arriviste, est torturé par des rêves dans lesquels des nuques accusatrices le regardent, celles des nombreux hommes qu’il a exécutés d’une balle ; Mark Vassine, qui pleure la mort de son chien tué par le maladroit Ratinsky, se sent vite solidaire de l’inconnu dont il est le premier à découvrir l’identité. Comme Gartsev, il lui vient bientôt secrètement en aide. C’est grâce à ce fugitif, Elkan – dont je ne dirai rien – que Pavel Gartsev réussira à vaincre son « pantin de chiffon », comme il appelle la peur qui est en lui.

Le titre du roman trouve enfin son explication dans la dernière partie du roman, lorsque Gartsev finit de raconter son histoire… une histoire de chasse à l’homme, dans des paysages magnifiques au sein desquels il faut déchiffrer des empreintes, suivre des traces, traverser des fleuves à gué, repérer des feux de camp, marcher, chasser et dormir… Une histoire qui, bien qu’elle commence un demi-siècle plus tard, m’a fait irrésistiblement penser au magnifique livre de Vladimir Arseniev, Dersou Ouzala, et au film tout aussi splendide qu’Akira Kurosawa en a tiré.

C’est surtout l’histoire d’êtres humains dont très peu réussissent à vivre, alors que beaucoup meurent et que la plupart se contentent d’exister. Un très grand livre, un de ces rares textes qu’on referme avec les larmes aux yeux, non par tristesse mais à cause de leur beauté et du bonheur qu’on a ressenti à les lire.

L'archipel d'une autre vie (Andreï Makine)
« Bientôt, ses trois feux brillèrent. Dans l’encoignure d’un repli boisé, je distinguais sa silhouette qui passait devant les flammes. [...]

Auparavant, nous étions plusieurs et je ne pouvais supposer [...] qu’une attitude nous visant tous : sa peur, son dégoût, sa volonté de fuir cette meute de militaires, tantôt veules, tantôt agressifs.

Désormais, il n’y avait que moi – un homme, éreinté par la poursuite, le mauvais sommeil, le nourriture insuffisante [...] J’avais allumé un feu, préparé un repas et je restais immobile, le regard perdu dans les flammes. Je humais le même air empli de douceur méridionale, entendais la même plainte monocorde d’un oiseau survolant nos deux refuges. Chacun de nous percevait ces minutes intimes égarées dans le temps ample et vague de la taïga. Jamais je n’avais été uni à quelqu’un par un lien aussi transparent. »
Andreï Makine — L’archipel d’une autre vie (Seuil, 2016)

The Ultimate’s Hikers Gear Guide (Andrew Skurka)

Contenu de mon sac pour le Tour de Bretagne
Contenu de mon sac à dos pour le tour de Bretagne

Andrew Skurka est un randonneur professionnel médiatisé bien connu dans le petit milieu des randonneurs longue distance, des M.U.L. et généralement de tous ceux qui prennent plaisir à se faire du mal (et tellement de bien) sur les chemins et les sentiers, dans les prés, les forêts, les montagnes voire les déserts.

Il est connu pour avoir « fait » entre autres, en thru-hike (c’est-à dire de bout en bout) l’Appalachian Trail (3 500 km de la Géorgie au Maine), la Sea-to-Sea Route (Traversée de 12 500 km dans le sud du Canada et le nord des Etats-unis, entre l’Atlantique et le Pacifique) et la Great Western Loop (boucle de 11 000 km dans l’Ouest américain). Bref, même si on peut avoir des réticences envers l’utilisation commerciale qu’il fait de ses performances, il s’agit de quelqu’un qui sait incontestablement de quoi il parle lorsqu’il donne des conseils sur la randonnée au long cours.

Le titre du livre dit clairement son contenu : c’est un guide du matériel utile à un ultimate hiker, comme l’auteur appelle le randonneur dont le but principal est le déplacement et non le camping. Il s’agit de la deuxième édition, assez profondément remaniée et mise à jour, d’un livre initialement publié en 2012. Skurka y reprend pour l’essentiel des conseils qui se trouvent aussi, mais de manière plus éparpillée, sur son site andrewskurka.com.

Comme c’est aussi le cas du site, il s’agit d’un livre très américain (entendre « états-unien ») et américano-centré. Bien sûr, il est écrit en anglais et destiné principalement aux randonneurs nord-américains, mais les américanismes touchent en fait des tas de domaines, donnant l’impression que le monde n’existe pas en dehors des États-Unis.

Andrew Skurka ne pratique la grande randonnée que sur le territoire américain ; il conseille presque uniquement du matériel américain (en particulier celui pour lequel il est consultant rémunéré) et de la nourriture américaine (Buffalo Bleu chips, M&M’s, Fritos, Jack Links beef jerky, Clif Builder Bars…) ; il évoque des situations américaines (la façon de se tirer d’une rencontre avec un grizzly est par exemple intéressante à lire mais a finalement peu de chances d’être utile dans le Vercors) ; il utilise des cartes américaines sur lesquelles « un pouce représente 0,38 mile » ; l’eau dans ses gourdes pèse 2,1 livres par quart de gallon, et il ne faut pas hésiter à compléter le dictionnaire par une calculette pour traduire les degrés Fahrenheit, les ounces et les pieds carrés en unités civilisées !

Cela étant dit, c’est un livre utile et agréable à lire. Il est abondamment illustré, bien documenté et il détaille en plusieurs pages, pour chaque élément de matériel, la logique qui sous-tend les choix de l’auteur. Ses explications sont d’une grande aide pour que le lecteur fasse ses propres choix selon sa personnalité, les parcours et les circonstances.

Même si c’est un livre écrit par quelqu’un qui, à l’américaine, sait très bien se vendre, c’est un livre à avoir à portée de main pour relire, au coup par coup, des conseils sur tel ou tel point pour lequel le besoin se ferait sentir avant de repartir sur les chemins.

The Ultimate's Hikers Gear Guide (Andrew Skurka)
« Les hamacs sont un choix non conventionnel d’abri mais ils sont insurpassables dans des régions très boisées avec peu de sites permettant un bon campement [...]

Ailleurs, je dors généralement sur le sol. En randonnée légère avec des conditions faciles (peu d’orages, faible humidité, pas d’insectes, campements bien secs), je pars avec un tarp et un bivy, et la plupart du temps je ne monte même pas le tarp. En cas de scénario plus difficile, je suis prêt à accepter le poids supplémentaire d’une tente à double toit pour une meilleure protection environnementale [...]

Je peux utiliser le double-toit et la tente intérieure ensemble ou séparément [...] Les tentes peuvent aussi être préférées par les personnes qui veulent plus d’intimité et d’espace qu’avec un tarp et un bivy. Le poids supplémentaire n’est pas négligeable, mais cela peut valoir le coup si cela signifie de bonnes nuits de sommeil. » (Traduction personnelle.)

Andrew Skurka — The Ultimate’s Hikers Gear Guide (National Geographic, 2017)

Vers Compostelle (Antoine Bertrandy)

Le Camino francés

Le pèlerinage vers Compostelle est devenu une sorte d’institution, une longue marche très organisée et très fréquentée. Chaque année, c’est plus de 150.000 personnes qui en parcourent les derniers tronçons. Il est donc difficile d’être moins seul sur un chemin de randonnée qu’en suivant « El Camino de Santiago » mais même le marcheur solitaire que je suis est forcément intéressé par l’aventure que représente un voyage à pied de plusieurs centaines de kilomètres.

Au fil des années, cela m’a amené à lire bon nombre de livres consacrés au « Camino ». Leur intérêt est inégal, leur qualité littéraire également. Pour ne citer que deux livres très honorables, ni la (fausse ?) naïveté d’Alix Saint-André (En avant, Route !)) ni le regard détaché et presque entomologique de Jean-Christophe Rufin (Immortelle randonnée) ne m’ont réconcilié avec un Chemin que je n’ai toujours aucune envie d’emprunter.

Cela explique sans doute que le livre d’Antoine Bertrandy ait attendu près de deux ans avant que je me décide à l’ouvrir. Eh bien, parmi tous ceux que j’ai lu, c’est assurément celui que j’ai le plus aimé, entre autres raisons sans doute parce qu’il est facile de s’identifier avec l’auteur.

Je suis bien en peine de définir un autre but que celui-ci : le sens de ma marche est d’aller de l’avant. »

Antoine Bertrandy n’est pas un aventurier. En fait, lorsqu’il décide de partir, ce n’est même pas un randonneur. C’est un homme de 35 ans qui, à un moment difficile de sa vie, « négocie » avec son épouse un départ solitaire pour un mois de marche sur le Camino francés, entre Saint-Jean-Pied-de-Port et Saint-Jacques-de-Compostelle.

Les vingt-six étapes du pèlerinage sont racontées séparément dans des chapitres successifs mais il ne s’agit pourtant pas exactement d’un journal de bord. C’est un récit tonique dont le sous-titre « Drôles de rencontres » annonce la couleur : ce sont les rencontres que l’auteur a faites au cours de son périple qui en forment le cœur. Elles expliquent même en partie son évolution personnelle au fil des étapes.

Les descriptions des personnes rencontrées sont faites d’une manière souvent drôle mais presque toujours positive et empathique. L’auteur n’est pas détaché, il est totalement intégré dans le voyage, pèlerin parmi les autres pèlerins, et il ne juge pas. Il n’y a ni moquerie excessive, ni condescendance. Son ironie ne s’exerce jamais aussi fort envers autrui qu’à l’encontre de lui-même, par exemple lorsqu’il raconte sa préparation à la marche à venir par des randonnées dans Paris avec sur le dos un sac rempli de livres de Max Gallo, ou quand il décrit sa fuite devant les avances sans ambiguïté d’une randonneuse obèse en mal de tendresse.

L’humour, toutefois, n’est qu’un contrepoint aux réflexions personnelles et à l’émotion ressentie en bien des moments, par exemple lorsqu’il décrit les relations – la fin de ses relations, plutôt – avec son frère, ou quand il tente d’expliquer ce que la marche vers Santiago lui apporte, en dehors de tout motif ou considération religieuse en ce qui le concerne.

À la fin du récit, lorsqu’il a retrouvé Bois-Colombes, son épouse et leur petite fille, il réalise que le plus dur de son chemin reste à venir : il va maintenant lui falloir réintégrer la vie quotidienne.

Peut-être que le pèlerinage véritable, ce n’est pas seulement d’aller à Compostelle, mais également d’en revenir. »

Vers Compostelle (Antoine Bertrandy)
« Marcher est une activité d’une banalité confondante mais, je le comprends désormais, le pèlerin, grâce à ses seules jambes, effleure, à chaque pas un peu plus, le germe d’une transcendance.

Tout enfant se hisse un jour sur ses deux pieds pour découvrir la richesse du monde, et choisir de marcher au long cours, c’est choisir de soulager son âme par la simplicité de l’action. C’est aussi choisir d’approuver le monde dans toute sa grandeur.

Sur mon chemin intérieur, aujourd’hui, marcher devient un absolu dans lequel l’esprit, le corps et le monde se répondent dans une harmonie parfaite. J’existe. J’existe pleinement et c’est bon. [...] Je suis debout et je marche. Je suis un homme… »

Antoine Bertrandy — Vers Compostelle – Drôles de rencontres (Transboréal, 2015)

De Beg Meil à Concarneau


Tour de Bretagne [Étape n°53]


Prise
C’est aujourd’hui encore une dernière étape, celle qui finit un tronçon de randonnée avant que je regagne à nouveau Paris et ma vie « normale ».

Cette fois-ci, la ville charnière sera Concarneau, comme ce fut Beaurainville en une lointaine première fois, et au fil des années Chartres ou Carcassonne, Commercy ou Argentan, Saint-Malo ou Plouguerneau… ou bien d’autres villes au fil des années. Et comme à chaque fois qu’un morceau de vie nomade se termine, je suis tiraillé entre la volonté de ne pas trop me presser, de prendre le temps de profiter de ces dernières heures d’une liberté qui disparaît déjà, et la crainte de louper mon train. De louper mon bus, en fait, puisqu’il n’y a pas de gare à Concarneau et que c’est d’un autobus que je suis tributaire aujourd’hui.

Je me suis réveillé tôt, vers 6h30, et à 8 heures j’étais parti. Cela m’a permis de prendre mon temps, finalement, sur les sentiers « fractaliens » qui longent un bord de mer déchiqueté, aujourd’hui comme les jours précédents. Après quelques heures de marche, j’ai aperçu Beg Meil à ma droite, de l’autre côté de l’anse dont je venais de faire le tour. J’ai traversé Port La Forêt, où des centaines et des centaines de bateaux sont amarrés sur des dizaines et des dizaines de pontons, au fond de l’une des digitations de la « Baie… de La Forêt » puisque c’est ainsi que cette grande baie s’appelle, et non pas « Baie de Concarneau » comme on aurait pu s’y attendre.

Ensuite… eh bien, je suis arrivé à Concarneau plus de deux heures en avance, ce qui m’a permis de jouer un peu au touriste dans la Ville Close, de faire tamponner mon carnet de route à l’Office du tourisme (joli tampon au demeurant) et de déjeuner. À bientôt Concarneau, je devrais être de retour ici même en juillet.

De Sainte-Marine à Beg Meil


Tour de Bretagne [Étape n°52]


Fractales

Fractales (ensemble de Mandelbrot)

Le début de l’étape d’aujourd’hui, une fois passé le Pont de Cornouaille qui enjambe l’Odet, au nord de Sainte-Marine, à l’ouest, et Bénodet, à l’est, a ressemblé au début de l’étape d’hier. J’ai suivi un sentier sinueux qui, avec des tours et des détours, fait le tour de l’estuaire de l’Odet puis contourne la « Mer blanche ».

Tandis que je marchais le long des boucles de ce sentier, mon esprit, lui aussi, vagabondait. Je me disais que la côte de Bretagne, avec ses détours multiples, est une parfaite illustration des fractales : les circonvolutions du chemin s’enrichissent de multiples digitations, les petits détours se multiplient autour des moyens détours, qui eux-mêmes… Et c’est ainsi qu’on longe la côte pendant des heures ou pendant des jours pour atteindre un endroit qui, à vol d’oiseau, ne se trouve qu’à quelques dizaines ou à quelques centaines de mètres du point de départ.

Après Bénodet, une longue dune s’étend jusqu’à la pointe de Mousterlin, à cinq kilomètres à peine à vol d’oiseau. Pas question d’accéder à cette dune toutefois car entre elle et le rivage proprement dit se trouve la « Mer blanche ». C’est une étendue d’eau presque fermée qui communique avec le grand large, à son extrémité ouest, par un étroit goulet d’à peine une trentaine de mètres de large mais pourtant infranchissable.

Lorsque je suis arrivé à ce goulet, la marée descendante précipitait vers la grande mer un véritable torrent d’eau salée qui interdisait le passage au randonneur habillé et aurait sans doute été dangereux pour le baigneur assez téméraire pour essayer de le franchir.

J’ai donc fait le tour. J’ai marché en fractales, plus ou moins près de la côte au gré du chemin, jusqu’à 13 heures environ. Comme hier, j’ai trouvé un talus ombragé pour casser une petite croûte et faire 20 minutes de sieste avant de repartir pour une après-midi de marche sur le sable des dunes et des plages, plus ou moins en ligne droite, enfin. La ligne droite, c’est aussi des mathématiques, après tout.

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